[ Accueil du site ]

 

Le Massacre des Héréros de Namibie en 1904 :
le premier génocide du XXe siècle

Par Tristan Mendès-France. Article issu du dossier coordonné par l'auteur en 2001 (lien ci-dessous). Le génocide des Héréros avait fait l'objet d'une séance de séminaire organisé par Aircrige ("Les formes du déni", ENS -Paris IV-Sorbonne, séance du 6 janvier 2001), et à laquelle Tristan Mendès-France avait participé.

Le général des troupes allemandes [en Namibie] envoie cette lettre au peuple Héréro:
 

"Les Héréros ne sont dorénavant plus sujets allemands… Tous les Héréros doivent quitter leurs terres. S' ils n'acceptent pas, ils seront contraints par les armes. Tout Héréro aperçu à l’intérieur des frontières allemandes [namibiennes] avec ou sans arme, sera exécuté. Femmes et enfants seront reconduits hors d’ici – ou seront fusillés… Aucun prisonnier mâle ne sera pris. Ils seront fusillés. Décision prise pour le peuple Héréro.”

Signé :
le grand général du tout puissant Kaiser [Guillaume II],
Lieutenant général Lothar Von Trotha. 2 octobre 1904
(traduction TMF)


 
C’est par cet ordre que les autorités coloniales allemandes décidèrent l’extermination de tout un peuple. Nous sommes en 1904 dans le sud-ouest africain, région que l’on nomme aujourd’hui la Namibie.
 
 
Aux origines du génocide
 
Avant même le Togo ou la Tanzanie qui figurent parmi les toutes premières colonies allemandes datant de 1884, la Namibie a vu dès 1870 l’arrivée d'une poignée de colons allemands qui formeront très tôt une solide communauté.

En janvier 1894, de fantastiques gisements de diamants furent découverts en Namibie. L’Allemagne d’Otto Von Bismarck réalisa qu’il y a là un extraordinaire potentiel financier. Le Major Théodor Leutwein fut alors envoyé sur place en tant que suprême représentant des Terres Africaines allemandes. Peu après, une politique de déplacement et de confiscations systématiques des terres fut initiée dans le Héréroland (Région centrale namibienne où vivent les Héréros). De multiples actes de violences et d’exécutions sommaires furent alors commis par les autorités coloniales allemandes.

Le harcèlement colonial devenant insupportable pour la population locale, une tentative de rébellion du peuple héréro fut conduite par le Chief Samuel Mahéréro en janvier 1904. On dénombra plusieurs dizaines de morts de part et d’autres. La rébellion arriva aux oreilles du Kaizer Guillaume II qui décida de limoger sur le champ le Major Leutwein, - considéré comme “trop faible”- pour lui substituer un homme dur, expérimenté et “extrêmement résolu” : le général Lothar Von Trotha.

Le changement de politique militaire ne se fit pas attendre : Le 2 octobre 1904 avec 10 mille hommes, le général Von Throta força les héréros dans le désert d’Omaheke (l’actuel désert de Khalarari), ferma les frontières et envoya ses troupes sur une population sans défense et déjà accablée par la soif ou les maladies infectieuses. Sur 80 000 Héréros que comptaient la Namibie, 10 000 survécurent tant bien que mal. La civilisation Héréro venait quasiment de disparaître.
 

 
Génocide héréro : première répétition avant l’holocauste
 
Le célèbre docteur Eugène Fisher, anthropologue à l’université de Freibourg, et un des principaux théoriciens du génocide juif, étudia de près les héréros depuis leur découverte par les colons allemands en 1870. Il fut particulièrement intéressé par les " méfaits " de la mixité raciale induite par les rapports héréros-allemands – résultant le plus souvent de violences sexuelles pratiquées par les militaires teutons. Travaux qu’il poursuivra dans les camps de concentration héréros en Namibie jusqu’aux événements de 1904. Le généticien racialiste publia conséquemment en 1921 " The principles of Human Hereditary and Race Hygien" dans lequel il élaborait ce que l’idéologie nazie n’allait pas tarder à mettre en pratique sur une tout autre échelle. On rapporte qu’en 1923 Adolf Hitler lors de son emprisonnement lut avec grand intérêt les travaux de Fischer et en fut fort influencé lors de la rédaction de Mein Kampf. Hitler au pouvoir, le docteur Fischer ami intime d’Heidegger, fut d’ailleurs très vite promu recteur de l’université de Berlin et dès 1934 donna ses premiers cours racialistes aux docteurs SS. Un de ses étudiants n’étant autre que le criminel contre l’humanité et tristement célèbre Mengele. Fisher fut de 1927 à 1942 directeur du prestigieux Kaiser Wilhelm Institute for anthropology et resta jusqu’à sa mort à Freibourg en août 1967, membre d’honneur de la prestigieuse association anthropologique allemande…
 
 
La reconnaissance génocidaire aujourd’hui
 
L’Allemagne fut interpellée à plusieurs reprise sur le sujet. Reconnaît-elle la réalité des atrocités passées ? À ce jour rien n’est moins sûr.

Déjà en 1995 le président Kohl sommé de s’exprimer sur le génocide par des familles héréros lors d’une visite diplomatique, refusa de se prononcer. Roman Herzog aura une posture plus ouverte en 1998 en admettant l’existence "d’actes incorrects ". Geste limité puisqu’il objectera que toute action judiciaire est impossible, du fait qu’à l’époque aucun texte légal ne permettait de qualifier juridiquement l’extermination. L’argument semble pourtant omettre la 4ème convention de la Haye de 1899 sur la protection des populations civiles.

Après ces tergiversations diplomatiques, les représentants héréros décidèrent de faire appel à la communauté internationale. C’est à ce moment que j’appris leur existence et décidais de m’engager à leur côté. J’ai pu ainsi organiser en octobre 2000 une rencontre au Haut Commissariat aux droits de l’homme à Genève. Avec le chef des Héréros, Paramount Chief Riruako et un représentant de l’ONG allemande "Peuple en Danger", docteur Andreas Selmeci. Notre objectif : alerter les instances internationales sur le génocide oublié et permettre aux Héréros une reconnaissance symbolique essentielle à leur reconstruction identitaire.
 
 
Les enjeux d’une reconnaissance
 
Il y a dans cet épisode une leçon importante à tirer. Si le premier génocide du siècle a eu lieu en Namibie, c’est qu’il est apparu dans l’espace colonial. C’est donc le procès du colonialisme qui se joue à travers la cause Héréro. Il faut rappeler à travers l’extermination Héréro que le colonialisme fut la soupe originelle qui a permis le déclic psychologique ouvrant la porte aux génocides majeurs de notre temps. Il est par conséquent essentiel de reconnaître cet épisode, de le réintégrer dans l’historiographie du XXe siècle et de tirer les origines des génocides dans l’espace colonial. La reconnaissance du génocide Héréro devrait pouvoir nous y aider.


 
* *
*
 

 

• Source : http://www.lautresite.com/new/edition/explo/hereros/

< Programme du séminaire organisé par Aircrige "Les Formes du déni : approches évenementielles et transversales" >