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Confusionnisme au Collège de France

Par Catherine COQUIO. Texte proposé en décembre 1998 aux journaux Le Monde et Libération. Il a été publié par Libération sous un autre titre, sans que l'auteur en ait été consulté ni informé: "Négationnisme au Collège de France".

Gilles Veinstein a été élu de justesse le 29 novembre à la chaire d'histoire turque créée pour lui au Collège de France (supprimant ainsi une chaire d'égyptologie). Cette élection, obtenue par 18 voix contre 15 (et 2 blancs), a été précédée d'âpres disputes relatives à la teneur négationniste des propos de Veinstein sur le génocide arménien. Leur issue révèle un grave disfonctionnement dans les conditions du vote, non encore entériné par le gouvernement. Tandis que les adversaires de Veinstein sont soutenus par des historiens du génocide arménien et des comparatistes français et étrangers (Y. Ternon, R. Smith, R. Melson, I. Charny), en face, l'administrateur du Collège, G. Dagron, se réclame de turcologues proches collaborateurs de Veinstein (L. Bazin, R. Mantran). Or, ce milieu confiné de la turcologie française n'a jamais étudié le génocide arménien, et même toujours nié son existence. L'arbitraire sélection de l'autorité invoquée, aberrante, impose de réouvrir le débat au grand jour.

Selon Israël Charny, Directeur de l'Institut de recherche sur l'Holocauste et le génocide à Jérusalem, "les écrits de Veinstein sont un exemple clair d'une nouvelle forme extrêmement dangereuse de négationnisme sophistiqué". La thèse de Veinstein est qu'il y a bien eu en 1915-1916 une "amputation massive" de la population arménienne - laquelle fut détruite à 60% après que l'intelligentsia ait été en quelques jours décapitée -, mais rien ne "prouve" une décision d'exterminer par le gouvernement turc. Or, les documents abondent et sont assez défrichés pour qu'on ne puisse plus douter de cette décision. Les télégrammes envoyés d'en haut aux préfectures étant extrêmement clairs, les négationnistes les décrétent "faux", sans souci cette fois d'aucune preuve - leur donnant ainsi le même statut que les chambres à gaz chez les faurissoniens. Mais le faisceau de faits reconstitué à partir des témoignages accablants de survivants et de diplomates suffirait à "prouver" qu'il y eut ordre d'exterminer, donc qu'il s'agit bien d'un crime d'Etat contre une population civile, lequel répond exactement à la définition du génocide de la Convention de 1948 - base des procès des crimes commis au Rwanda et en Bosnie. L'enjeu n'est donc pas historiographique - le conflit des interprétations y a lieu comme ailleurs - mais juridique, politique, éthique. Le débat sur la qualification de l'événement ne peut être évité, bien qu'il enferme atrocement le survivant dans une compulsion de la preuve. Mais celle-ci n'a pas à être sans fin réadministrée : on renverra aux travaux de Dadrian, Kévorkian, Ternon, et au colloque Actualité du génocide arménien d'avril dernier à la Sorbonne.

Qui s'est penché sur la question du déni génocidaire - ou qui a subi, rescapé, l'effet sidérant d'une telle négation - reconnaît dans cette docte exigence de preuve la perversité du positivisme négationniste. Les historiens de la Shoah ont éprouvé la difficulté de fournir la pièce prouvant l'intention d'exterminer, et ainsi la misérable puissance du discours négationniste. Le résultat de cette aporie fut la loi Gayssot, qui montre le survivant, pris dans le piège, appeler le droit à la rescousse. Il faudrait donc qu'à chaque génocide reconnu réponde une autre loi Gayssot, et que se démultiplie une loi discutable. Mais dans l'état actuel des choses, sauf à assumer l'iniquité, comment faire autrement? La connaissance en matière de "crimes contre l'humanité" ne peut fermer les yeux sur sa teneur éthique, ni l'histoire ignorer son croisement avec le droit, à moins d'ignorer les acquis de Nuremberg. Peut-on alors laisser un spécialiste de l'Empire ottoman professer au Collège de France l'inexistence d'un crime d'Etat, alors que tous les spécialistes de l'événement y voient un génocide, donc un crime imprescriptible ?

M. Veinstein, directeur d'études à l'EHESS, spécialiste de l'empire ottoman, est visiblement fasciné par son objet. En 1996, il a réalisé l'exploit de diriger un collectif sur Les Ottomans et la mort, sans réserver une étude aux minorités massacrées de la "question d'Orient". Il est certes difficile, dans un livre consacré aux rites funéraires, de traiter de massacres qui allaient devenir, aux bons soins des Jeunes Turcs, un crime de masse planifié jusqu'au stade ultime : la décomposition de centaines de milliers de corps dépouillés, affamés, suppliciés, sous le soleil du désert; puis leur disparition symbolique par la négation du crime, qui oblige chaque survivant à enterrer en soi l'ancêtre nié, rendant le deuil impossible. Le déni explicite du génocide par Veinstein en marge de son champ d'étude ottoman ne fait que relayer les effrayants implicites de celui-ci. Plus il approche de la sinistre modernité naissante de l'Etat turc, plus l'ottomaniste baisse la tête pour ne plus rien voir. Lorsqu'il la relève, c'est pour crier, comme le bon public de Michaux, que "cet animal n'existe pas" : il parle alors de simples "massacres".

Pour qui a confronté les thèses sur les événements de 1915, M. Veinstein fait preuve d'un évident confusionnisme. Ses arguments contournés (L'Histoire, avril 1995), à commencer par celui, vertigineux de fausse vérité, selon lequel "il y a eu aussi des morts chez les Turcs", sont ceux-là même de Bernard Lewis, condamné par le tribunal de grande instance le 21 juin 1995; mais ils sont surtout ceux de l'Etat turc (héritier en cela du kémalisme, animé d'une mythomanie raciste inouïe), dont on sait la tolérance pour ses opposants et étrangers. Or, ce gouvernement mène une politique d'infiltration des milieux universitaires – qui a rencontré des succès attestés aux USA, où il arrose de subventions les chercheurs qui défendent sa cause – comme fait Milosevic en Europe pour la sienne. Si aucune pièce n'atteste que les turcologues français jouissent de ces faveurs, cette seule éventualité devrait éveiller la prudence.

Que le Collège de France accueille un chercheur aussi controversé n'est pas un fait anodin. Pour les survivants, et pour les historiens du génocide, le fait seul que son Comité ait eu à débattre d'une telle candidature marque déjà une victoire du négationnisme. Mais c'est là un effet banal de la confusion épistémologique où s'empêtre chaque travail de reconnaissance d'un génocide dénié. En revanche, le récent vote équivaut à reconnaître un discours négationniste. L'entre-deux ici est intenable, il faut choisir. Quels que soient le manque d'information et de formation du Collège en matière d'histoire du génocide et d'analyse des structures du déni, cette institution, dépositaire d'un puissant patrimoine symbolique, ne devrait-elle pas éviter la moindre ambiguïté, qui risque de la discréditer gravement en France et à l'étranger ?

Il appartient à des instances tierces de dénouer ce conflit. Aux USA l'Association for Génocide Scholars, en Israël l'Institut de recherche sur l'holocauste et le génocide, en France l'Association Internationale de Recherche sur les Crimes contre l'Humanité et les Génocides, et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme, entre autres, ont manifesté leur protestation. Entériner ce vote, après que l'Assemblée ait reconnu le génocide le 29 mai dernier – ce qui valut une bastonnade à un groupe de Kurdes manifestant leur joie dans les rues parisiennes – et au mépris des chercheurs les plus compétents, serait une régression désastreuse. Peut-on laisser seuls les Arméniens face au négationnisme, dont la puissance déclinante se verrait ragaillardie, en France, par la faveur insigne du Collège ?

Le négationnisme fait partie intégrante du scénario génocidaire, dont la profondeur négatrice survit à l'extermination physique. Sa puissance ici s'explique, outre l'activisme de l'Etat turc, par une justice internationale avortée. A l'issue de la 1ère guerre les nations alliées, après avoir laissé se perpétrer ce génocide - jugé secondaire en pleine guerre, comme celui des Juifs trente ans plus tard -, ont imposé un procès à la Turquie. Les planificateurs y furent condamnés pour "crime de lèse-humanité", mais la justice ne fut pas appliquée, car ces nations spectatrices abandonnèrent vite leurs exigences pour des raisons d'intérêt et d'inertie politiques.

La légitime évolution contraire du droit international devrait être assumée sous toutes ses formes par l'Etat français. Puisse le gouvernement, après l'Assemblée, se départir nettement d'une tradition de déni implicite, qui, pour les descendants des victimes, est une blessure incessamment renouvelée. Une telle consécration au Collège de France ne peut que la réveiller, et désigner, par cette cruauté instituée, la complaisante incohérence du monde où nous vivons.
 
Catherine Coquio.
Maître de conférences en littérature comparée à Paris IV.
Présidente d' AIRCRIGE