Gilles Veinstein
a été élu de justesse le 29 novembre à la
chaire d'histoire turque créée pour lui au Collège
de France (supprimant ainsi une chaire d'égyptologie).
Cette élection, obtenue par 18 voix contre 15 (et 2
blancs), a été
précédée d'âpres disputes relatives
à la teneur négationniste des propos de Veinstein
sur le génocide arménien. Leur issue révèle
un grave disfonctionnement dans les conditions du vote, non encore
entériné par le gouvernement. Tandis que les adversaires
de Veinstein sont soutenus par des historiens du génocide
arménien et des comparatistes français et étrangers
(Y. Ternon, R. Smith, R. Melson, I. Charny), en face, l'administrateur
du Collège, G. Dagron, se réclame de turcologues
proches collaborateurs de Veinstein (L. Bazin, R. Mantran). Or,
ce milieu confiné de la turcologie française n'a
jamais étudié le génocide arménien,
et même toujours nié son existence. L'arbitraire
sélection de l'autorité invoquée, aberrante,
impose de réouvrir le débat au grand jour.
Selon Israël Charny, Directeur de l'Institut de recherche
sur l'Holocauste et le génocide à Jérusalem,
"les écrits de Veinstein sont un exemple clair d'une
nouvelle forme extrêmement dangereuse de négationnisme
sophistiqué". La thèse de Veinstein est qu'il
y a bien eu en 1915-1916 une "amputation massive" de
la population arménienne - laquelle fut détruite
à 60% après que l'intelligentsia ait été
en quelques jours décapitée -, mais rien ne "prouve"
une décision d'exterminer par le gouvernement turc. Or,
les documents abondent et sont assez défrichés
pour qu'on ne puisse plus douter de cette décision. Les
télégrammes envoyés d'en haut aux préfectures étant
extrêmement clairs, les négationnistes les décrétent
"faux", sans souci cette fois d'aucune preuve - leur
donnant ainsi le même statut que les chambres à gaz
chez les faurissoniens. Mais le faisceau de faits reconstitué
à partir des témoignages accablants de survivants
et de diplomates suffirait à "prouver" qu'il
y eut ordre d'exterminer, donc qu'il s'agit bien d'un crime d'Etat
contre une population civile, lequel répond exactement
à la définition du génocide de la Convention
de 1948 - base des procès des crimes commis au Rwanda
et en Bosnie. L'enjeu n'est donc pas historiographique - le conflit
des interprétations y a lieu comme ailleurs - mais juridique,
politique, éthique. Le débat sur la qualification
de l'événement ne peut être évité,
bien qu'il enferme atrocement le survivant dans une compulsion
de la preuve. Mais celle-ci n'a pas à être sans
fin réadministrée : on renverra aux travaux de
Dadrian, Kévorkian, Ternon, et au colloque Actualité du
génocide arménien d'avril dernier à la Sorbonne.
Qui s'est penché sur la question du déni génocidaire
- ou qui a subi, rescapé, l'effet sidérant d'une
telle négation - reconnaît dans cette docte exigence
de preuve la perversité du positivisme négationniste.
Les historiens de la Shoah ont éprouvé la difficulté
de fournir la pièce prouvant l'intention d'exterminer,
et ainsi la misérable puissance du discours négationniste.
Le résultat de cette aporie fut la loi Gayssot, qui montre
le survivant, pris dans le piège, appeler le droit à
la rescousse. Il faudrait donc qu'à chaque génocide
reconnu réponde une autre loi Gayssot, et que se démultiplie
une loi discutable. Mais dans l'état actuel des choses,
sauf à assumer l'iniquité, comment faire autrement?
La connaissance en matière de "crimes contre l'humanité"
ne peut fermer les yeux sur sa teneur éthique, ni l'histoire
ignorer son croisement avec le droit, à moins d'ignorer
les acquis de Nuremberg. Peut-on alors laisser un spécialiste
de l'Empire ottoman professer au Collège de France l'inexistence
d'un crime d'Etat, alors que tous les spécialistes de
l'événement y voient un génocide, donc un
crime imprescriptible ?
M. Veinstein, directeur d'études à l'EHESS, spécialiste
de l'empire ottoman, est visiblement fasciné par son objet.
En 1996, il a réalisé l'exploit de diriger un collectif
sur Les Ottomans et la mort, sans réserver une étude
aux minorités massacrées de la "question d'Orient".
Il est certes difficile, dans un livre consacré aux rites
funéraires, de traiter de massacres qui allaient devenir,
aux bons soins des Jeunes Turcs, un crime de masse planifié
jusqu'au stade ultime : la décomposition de centaines
de milliers de corps dépouillés, affamés,
suppliciés, sous le soleil du désert; puis leur
disparition symbolique par la négation du crime, qui oblige
chaque survivant à
enterrer en soi l'ancêtre nié, rendant le deuil
impossible. Le déni explicite du génocide par Veinstein
en marge de son champ d'étude ottoman ne fait que relayer
les effrayants implicites de celui-ci. Plus il approche de la
sinistre modernité
naissante de l'Etat turc, plus l'ottomaniste baisse la tête
pour ne plus rien voir. Lorsqu'il la relève, c'est pour
crier, comme le bon public de Michaux, que "cet animal n'existe
pas" : il parle alors de simples "massacres".
Pour qui a confronté les thèses sur les événements
de 1915, M. Veinstein fait preuve d'un évident confusionnisme.
Ses arguments contournés (L'Histoire, avril 1995), à
commencer par celui, vertigineux de fausse vérité,
selon lequel "il y a eu aussi des morts chez les Turcs",
sont ceux-là même de Bernard Lewis, condamné
par le tribunal de grande instance le 21 juin 1995; mais ils
sont surtout ceux de l'Etat turc (héritier en cela du
kémalisme, animé d'une mythomanie raciste inouïe),
dont on sait la tolérance pour ses opposants et étrangers.
Or, ce gouvernement mène une politique d'infiltration
des milieux universitaires – qui a rencontré des
succès attestés aux USA, où il arrose de
subventions les chercheurs qui défendent sa cause – comme
fait Milosevic en Europe pour la sienne. Si aucune pièce
n'atteste que les turcologues français jouissent de ces
faveurs, cette seule éventualité
devrait éveiller la prudence.
Que le Collège de France accueille un chercheur aussi
controversé
n'est pas un fait anodin. Pour les survivants, et pour les historiens
du génocide, le fait seul que son Comité ait eu
à débattre d'une telle candidature marque déjà
une victoire du négationnisme. Mais c'est là un
effet banal de la confusion épistémologique où
s'empêtre chaque travail de reconnaissance d'un génocide
dénié. En revanche, le récent vote équivaut
à reconnaître un discours négationniste.
L'entre-deux ici est intenable, il faut choisir. Quels que soient
le manque d'information et de formation du Collège en
matière d'histoire du génocide et d'analyse des
structures du déni, cette institution, dépositaire
d'un puissant patrimoine symbolique, ne devrait-elle pas éviter
la moindre ambiguïté, qui risque de la discréditer
gravement en France et à
l'étranger ?
Il appartient à des instances tierces de dénouer
ce conflit. Aux USA l'Association for Génocide Scholars,
en Israël l'Institut de recherche sur l'holocauste et le
génocide, en France l'Association Internationale de Recherche
sur les Crimes contre l'Humanité et les Génocides,
et la Fédération Internationale des Ligues des
Droits de l'Homme, entre autres, ont manifesté leur protestation.
Entériner ce vote, après que l'Assemblée
ait reconnu le génocide le 29 mai dernier – ce qui
valut une bastonnade à un groupe de Kurdes manifestant
leur joie dans les rues parisiennes – et au mépris
des chercheurs les plus compétents, serait une régression
désastreuse. Peut-on laisser seuls les Arméniens
face au négationnisme, dont la puissance déclinante
se verrait ragaillardie, en France, par la faveur insigne du
Collège ?
Le négationnisme fait partie intégrante du scénario
génocidaire, dont la profondeur négatrice survit
à l'extermination physique. Sa puissance ici s'explique,
outre l'activisme de l'Etat turc, par une justice internationale
avortée. A l'issue de la 1ère guerre les nations
alliées, après avoir laissé se perpétrer
ce génocide - jugé secondaire en pleine guerre,
comme celui des Juifs trente ans plus tard -, ont imposé
un procès à la Turquie. Les planificateurs y furent
condamnés pour "crime de lèse-humanité",
mais la justice ne fut pas appliquée, car ces nations
spectatrices abandonnèrent vite leurs exigences pour des
raisons d'intérêt et d'inertie politiques.
La légitime évolution contraire du droit international
devrait être assumée sous toutes ses formes par
l'Etat français. Puisse le gouvernement, après
l'Assemblée, se départir nettement d'une tradition
de déni implicite, qui, pour les descendants des victimes,
est une blessure incessamment renouvelée. Une telle consécration
au Collège de France ne peut que la réveiller,
et désigner, par cette cruauté
instituée, la complaisante incohérence du monde
où nous vivons.
Catherine Coquio.
Maître de conférences en littérature comparée
à Paris IV.
Présidente d' AIRCRIGE