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Intervention de Jean-Pierre Chrétien

Texte présenté lors des Rencontres de La Villette, "Côte d'Ivoire : le piège ethnique", en novembre 2002.

Je tiens à préciser dans quel esprit j'ai accepté d'intervenir ici. C'est aussi une façon de réfléchir sans doute sur le sens de cette réunion consacrée à la situation en Côte d'Ivoire depuis notre observatoire de Paris.

Je travaille sur l'histoire de l'Afrique, mais je ne suis pas spécialiste de la Côte d'Ivoire, même si j'ai rencontré des historiens ivoiriens, étudiants ou collègues. Je ne propose pas ici une expertise en "résolution de conflit", une spécialité à l'égard de laquelle je suis d'ailleurs sceptique quand j'observe les conflits de l'Afrique centrale et nombre de ceux qui se découvrent experts en la question. C'est dire aussi que je n'ai pas d'opinion a priori sur la valeur respective des différents partis politiques ivoiriens, encore moins sur les mérites respectifs de leurs leaders. Je ne suis fasciné a priori par aucun ni en bien ni en mal.

Le sens de mon intervention, dans cette rencontre, juste avant l'extraordinaire spectacle réalisé par nos amis belges et rwandais sur le génocide de 1994 au Rwanda, c'est d'exprimer publiquement une inquiétude.

L'expression de cette inquiétude et la volonté de contribuer à une réflexion collective dans notre pays se légitime à plus d'un titre :

  • rien de ce qui se passe aujourd'hui dans le monde ne nous est étranger
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  • l'implication de la France en Afrique reste trop évidente pour que l'opinion publique ne se fasse pas entendre
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  • le souvenir de ce qui s'est passé a Rwanda il y a 8 ans (et au Burundi aussi ces dernières années) et les reproches adressés rétrospectivement à notre pays quant à son aveuglement ou à sa complicité face à ce qui s'est passé dans ce pays restent trop cuisants pour qu'aujourdhui on puisse se taire si l'on pressent une menace analogue dans un autre pays d'Afrique. (voir les articles de Politique Af ricaine depuis deux ans, par exemple le numéro spécial de juin 2000 sur "l'ethnonationalisme")
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  • Enfin beaucoup de Français ont des amis ivoiriens, ils perçoivent la tension, la crispation, l'angoisse, qui s'emparent de tous,et le rôle des amis n'est-il pas d'aider à réfléchir ensemble plus que d'applaudir ou de vitupérer ?

Trois grands motifs d'inquiétude apparaissent sur une situation dont la Côte d'Ivoire n'est pas la seule à souffrir et qui peut s'étendre à beaucoup d'autres pays de la région:

l'installation d'une situation de guerre civile, avec des chefs de guerre, des militaires ou des gendarmes persuadés d'avoir raison au bout des fusils, et d'avoir tous les droits, les inévitables implications étrangères, en général officieuses et maffieuses, ses milices, les dérives contre les civils, et d'une manière générale la prise en otage de toutes les populations civiles, traitées comme autant de boucliers humains, ou, pire, de boucs émissaires : en guerre civile, les victimes sont autres que les cibles politiques.

la montée en puissance de propagandes haineuses orchestrées par les grands médias modernes (presse, radios, télévision), entretenant la xénophobie et la haine de l'autre sur base de sa langue, de sa religion, de son allure extérieure : haines d'autant plus aisées à cultiver que des masses de jeunes désoeuvrés ou tout simplement de gens appauvris par la crise économique sont promptes à adhérer à ce type de propagandes et à en profiter aussi pour piller. Le génocide du Rwanda a notamment mis en valeur la responsabilité immense de la mise en condition des populations permettant de multiplier le nombre des gens prêts à tuer. Un procès est en cours à Arusha contre les responsables de ces médias. La question de la responsabilité des intellectuels et des cadres qui prennent le risque, depuis leurs bureaux, d'attiser la haine de pauvres contre d'autres pauvres est aujourd'hui posée au niveau international. On sait qu'il y a des mots qui préparent des morts. Il faudrait que ces responsables sachent qu'ils n'écrivent et ne parlent pas impunément.

le recours croissant à des idéologies de haine fondées sur l'identification primordiale des gens en termes d'hérédité et d'origines, c'est à dire non pas l'affirmation des personnalités culturelles ou ethniques comme parties prenantes d'une diversité respectable (il n'est pas question de "nier les ethnies") , mais :

- la mise en demeure de fonder sa place dans la société et son rôle politique en termes prioritairement ethniques et avec des définitions culturelles et physiques qui font alors de l'ethnisme un authentique racisme (contre ceux qui parlent comme cela, qui portent tel nom, qui portent tels habits, qui ont tel physique). De ce moint de vue "l'ivoirité", apparemment récente, plonge ses racines dans les clichés de la raciologie "africaniste" du début du XXe siècle, opposant comme des sespèces différentes les "paléo-nigritiques forestiers" et les "soudaniens" (voir les ouvrages sans cesse réédités de Seligman ou de Baumann & Westermann).

- la réduction de toute la vie politique en un antagonisme binaire focalisé sur un ennemi unique, porteur de tous les maux, défini comme un Autre radical, étranger, une partie de la population étant érigée "autochtone" et seule citoyenne de plein droit, les autres devenant donc comme étrangers dans leur propre pays, les vrais et les faux nationaux, les "de souche" et les allogènes. Une machine infernale qui conduit au pire, un piège terrible.

Une emarque s'impose en conclusion : cette tentation idéologique que j'ai analysée pour la région des Grands lacs en termes de "nazisme tropical" en avril 1994 (dans Libération, développé plus tard dans Vingtième siècle) développe des masques pour se justifier ou se rendre présentables sur la scène internationale, notamment et simultanément :

- le cliché ethnographique, le caractère pseudo "naturel" des oppositions, avec prière de les respecter comme des singularités culturelles et de sa taire en tant qu'étrangers à cette culture : passez, il n'y a rien à voir !

- le populisme combinant identification ethnique et identification sociale, opposant des masses populaires à des féodalités ou à des réseaux dominants dans le commerce , la politique, etc., un populisme qui a abusé les meilleurs dans la région des Grands lacs (démocrates chrétiens ou socialistes), alors qu'en Europe nous percevons bien le piège de ce double langage (on connaît les arguments de l'antisémitisme de gauche depuis le 19e siècle) : l'exotisme de la situation rend comme invisibles des options bien connues hors d'Afrique : admirez c'est la démocratie en marche !

Nous concluons donc par une invitation aux Ivoiriens, et d'abord, ici, aux Français concernés à des titres divers par ce pays (associations, médias), celle de se poser des questions, d'ouvrir les yeux et de tendre les oreilles, et d'aider à trouver des issues qui ne soient pas de façade, permettant de sortir d'un piège qui est tendu à toute l'Afrique (et au delà) à notre époque.

Jean-Pierre Chrétien, historien.

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