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La prévention par l'analyse des discours sociaux.
Le cas de la Côte d'Ivoire.

Par Benoît SCHEUER. Texte présenté lors des Rencontres de La Villette, "Côte d'Ivoire : le piège ethnique", en novembre 2002.

Au départ du projet de "Prévention génocides", il y a un double constat :

- les indices d'ethnismes émergents sont repérables dans les discours sociaux. Ils sont des prédicteurs de drames possibles. Il doit donc être possible de penser et de pratiquer une prévention longtemps avant que les drames et les massacres à grande échelle se produisent.

- il y a un manque de médiatisation des analyses de situations potentiellement dangereuses, les opinions publiques ne sont pas sensibilisées et les responsables politiques ne sont donc pas contraints d'agir.

L'examen des conditions d'émergence d'épurations identitaires comme celles de Bosnie et du Kosovo et de génocides comme celui du Rwanda a conduit à mettre au jour une série d'invariants.

Evoquons brièvement certains d'entre eux.

Le plus évident est la présence d'un concept de pureté identitaire. Ce furent "les 10 commandements du Hutu" au Rwanda, la "Grande Serbie" de Milosevic, et l'"ivoirité" en Côte d'Ivoire. Souvent ce concept est fabriqué de toute pièce par des élites politiques en quête de légitimité. Ces élites peuvent être en conquête du pouvoir ou occuper le pouvoir mais s'y sentir menacées.

Ce concept de pureté identitaire va servir, dans un premier temps à exclure ceux qui seront perçus comme des impurs.

Le second invariant est la négation de l'identité nationale d'un groupe social. Au Rwanda, on niait l'identité rwandaise des Tutsis. En Côte d'Ivoire, on nie l'identité ivoirienne des Dioulas. On dit qu'ils sont des "ivoiriens douteux" ou " de circonstance".

La confusion entre l'origine et la nationalité est une autre caractéristique de ces situations d'ethnismes émergents. C'est ce que Jean-Pierre Chrétien nomme le "virus des origines". Historiquement, on est passé d'un racisme biologique à un "racisme culturel", mettant davantage en exergue les différences entre les modes de vies, les religions, etc. Mais, en confondant l'origine et la nationalité, on naturalise la culture. C'est-à-dire que l'on dira par exemple que l'on naît ivoirien et qu'on ne peut pas le devenir. Il y a là quelque chose d'irréductible. En Côte d'Ivoire, actuellement, il est fréquent d'entendre que "ce n'est pas parce que telle ou telle personne a des papiers ivoiriens qu'il est ivoirien" !

Cette idéologie ethniste va se développer grâce à une propagande qui visera à constituer, au niveau des imaginaires collectifs, des blocs identitaires "purs" : il y a "eux et nous". En Côte d'Ivoire, ce stéréotype est clairement repris dans la rhétorique quotidienne. Il y a d'une part les "ivoiriens à 100%, de souche et d'origine multi séculaire" et d'autre part, les "ivoiriens douteux" repérables par le patronyme. En effet, cette dernière catégorie ou case mentale est constituée de personnes appartenant à un grand groupe ethnique, nommé les Dioulas ou les Malenkés dans le langage quotidien, qui se trouve à cheval entre diverses frontières : le Burkina, le Mali, la Guinée et le nord de la Côte d'Ivoire. Lorsqu'un individu a un nom Dioula, d'emblée il est suspect, il est catalogué dans la catégorie des "eux". Et, petit à petit, ce "eux" va amalgamer plusieurs catégories : les gens du Nord, les musulmans, les Dioulas, les militants du RDR et plus récemment " les assaillants". Nous avons observés que ces équations sont très opératoires dans la quotidienneté.

Dans un premier temps, il y a établissement d'une simple différenciation entre "eux" et "nous", un simple marquage social, un système de classement "spontané". Puis il y aura un processus de qualification des autres. D'abord divers préjugés, puis dans une phase finale l'animalisation de l'autre qui facilitera son élimination physique.

Un autre invariant de la propagande est la victimisation et la dialectique du bourreau et de la victime. Au moyen d'une série de récits on parviendra à produire la peur de l'autre et le sentiment qu'on est menacé par lui. Ces récits peuvent être dans divers registres : le rappel éventuellement falsifié d'un moment historique ( par exemple Milosevic évoquait fréquemment la bataille des Merles de 1382 au cours de laquelle les Serbes furent battus, ce rappel sert à susciter le désir d'une revanche de l'histoire ), ou des anecdotes concernant les emplois que ces "autres" viennent occuper à "notre" place, ou "nos femmes qu'ils viennent prendre", etc.

La victimisation est un élément clé car c'est elle qui va produire un haut niveau d'acceptation de la violence à l'égard des "autres".

Ces invariants ont un point commun : lorsque la politique instrumentalise l'identitaire, il y a une probabilité forte pour que l'ethnisme se développe avec son cortège de souffrances, d'humiliation et de ressentiment.

Ces invariants sont les indicateurs probabilistes de situations potentiellement dangereuses. Il ne faut pas y voir un déterminisme mécanique. On sait que l'Histoire connaît parfois des bifurcations, comme disait Gilles Deleuze.

Nous plaidons pour la constitution d'un observatoire international des discours sociaux permettant d'alerter suffisamment tôt de façon à ce que les sociétés acquièrent ainsi une capacité d'agir sur elles-mêmes pour conjurer une tendance lourde ou une menace.

Chaque situation a ses particularismes. Et lorsque ces invariants sont présents, il faut penser en termes probabilistes et non pas mécaniques.

Les sciences sociales, comme toutes les démarches scientifiques, servent à modéliser. Il ne s'agit pas de "prévoir l'avenir" à la manière d'une boule de cristal, mais sur base d'un modèle, toujours en construction, des points communs dans les conditions d'apparition d'ethnismes débouchant sur des épurations ou des génocides, il faut établir, prudemment, des parallèles historiques de façon à permettre à ces sociétés de mieux se connaître et donc de pouvoir agir. Il faut donc médiatiser ces raisonnements et ne pas les garder uniquement comme objet de colloques. A cet égard, le cinéma et la télévision sont des moyens très puissants car ils ne sont pas uniquement des langages mais ils contribuent à façonner le réel et par là le construisent.

La prévention procède notamment de la mise sur pied de cet Observatoire international des discours sociaux.

Au XXième siècle, on a souvent dit "plus jamais cela". C'est une illusion. La menace du "cela" sera toujours permanente et d'autant plus dans un monde où des turbulences macro-sociétales ( globalisation sauvage de l'économie, effondrement du bloc de l'Est, construction de l'Europe, etc.) ont conduit de plus en plus d'individus à ressentir un vide identitaire, une négation de soi et son corrolaire : le repli identitaire produisant la peur et la haine de l'autre.

Benoit Scheuer.
Sociologue. Secrétaire général de l'association Prévention génocides.