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Politiques (post) coloniales et violence d'Etat : le cas du Sud-Soudan

Par Christian MAILHES (Soudan Solidarité). Intervention prononcée lors du colloque d'Aircrige "Dictature et racisme d'Etat au Soudan et en Mauritanie"(31 avril - 1er mai 2002, Paris IV - Sorbonne).

Le contexte politique, économique et social du Soudan est aussi méconnu que le pays est vaste et complexe. Aussi nous paraît-il indispensable de préciser quelques repères : le Soudan, "terre des Noirs", est le plus grand pays d'Afrique avec 2,5 millions km2, soit cinq fois la France. Il se divise traditionnellement entre une forte majorité arabo-musulmane occupant un vaste Nord désertique et des populations africaines, de religion animiste et chrétienne, dans un Sud tempéré (650.000 km2) et doté de ressources naturelles considérables pour la plupart inexploitées. Le pays compte plus de 30 millions d'habitants dont 63% d'arabes musulmans, 23% d'animistes et 14% de chrétiens.

Le pays fait face à une incroyable catastrophe humanitaire qui frappe surtout le Sud - depuis la reprise du conflit en 1983, différentes sources indiquent que la guerre a fait entre 2 et 3 millions de victimes et provoqué le déplacement de plus de 5 millions de personnes au sein du pays, sans compter les centaines de milliers de réfugiés à l'étranger. Ce drame est la conséquence directe d'une guerre interminable qui dure depuis près d'une demi siècle (avec une accalmie relative d'environ dix ans entre 1972 et 1983). La situation actuelle est en partie le résultat de la politique coloniale britannique assortie d'une indépendance mal préparée. Elle est également le fruit d'une guerre de colonisation et de reconquête menée par les nouveaux dirigeants de Khartoum depuis 1956. Nous évoquerons la politique coloniale de la Grande Bretagne à l'égard des provinces du Sud, les préludes de l'indépendance déclarée le 1er janvier 1956, enfin les politiques des gouvernements soudanais successifs à l'égard du Sud.

Deux traits caractérisent le pays : la violence et la division. La violence a été un facteur constant et récurrent dans l'histoire du Soudan : violence de conquête et de reconquête, violence de la colonisation, violence inter-ethnique, traite des esclaves et razzias régulières dans le Sud, actes de barbarie sous l'administration turco-égyptienne au dix-neuvième siècle, mesures de " pacification " sous le condominium anglo-égyptien, guerre complexe entre le Nord et le Sud depuis 1956 dont les populations civiles sont les premières victimes. D'autre part, le pays a été marqué par la division : division fondamentale entre Nord et Sud tout d'abord, tant sur le plan géographique que racial, ethnique, économique, culturel, politique et religieux. Violence et division se retrouvent à chaque époque et comme pierre d'achoppement de toute décision favorable à la paix.

La période coloniale

L'Angleterre reprit le contrôle du Soudan en 1898 après la victoire écrasante des troupes madhistes sur le Gouverneur Général Gordon en 1885. Le pays avait été sous domination turco-ottomane dès 1820. A partir de 1898, l'administration coloniale britannique revêtit au Soudan " une forme hybride de gouvernement jusqu'alors inconnue de la jurisprudence internationale (1)". Alors que l'Egypte était un protectorat depuis 1882, le Soudan devint un condominium dirigé par un gouverneur général britannique qui symbolisait la souveraineté commune des gouvernements britannique et égyptien. Ainsi la signature le 19 janvier 1899 du Condominium Agreement conférait au Soudan sa nature coloniale spécifique qui le plaçait hors de l'Empire britannique. Dépendant du Foreign Office, le Gouverneur Général du Soudan disposait d'une grande autonomie et de pouvoirs quasi-illimités. Celui-ci fit son possible pour prévenir toute interférence égyptienne dans les affaires soudanaises. Des tensions et une méfiance constantes entretinrent une rivalité anglo-égyptienne dans la vallée du Nil et pesèrent lourdement sur la politique britannique pendant la période du condominium. Cette rivalité fut déterminante pour l'avenir du Soudan et tragique pour les provinces du Sud. Dès l'installation du gouvernement soudanais, l'armée anglo-égyptienne entreprit de pacifier l'ensemble du Soudan, faisant un usage abusif de la violence. De nombreuses patrouilles militaires conduisirent des expéditions punitives, protectrices et préventives. L'autorité coloniale cherchait à imposer sa suprématie en démontrant qu'elle seule avait l'usage exclusif de la violence. L'ensemble des populations du Sud, considérées comme primitives et violentes, furent enfin soumises au terme de plus de soixante-dix opérations militaires.

Le politique adoptée par l'administration coloniale britannique accentua la division entre le Nord et le Sud et fut décisive pour l'avenir du pays. Les deux régions furent administrées séparément. Une fois la pacification achevée, les commissaires britanniques en charge des districts se contentèrent de maintenir la paix civile. Le développement économique du Nord se fonda essentiellement sur la culture intensive du coton sur les rives du Nil afin d'alimenter les filatures du Nord de l'Angleterre. Le Sud, considéré comme sauvage et sous-développé, fut laissé à l'état de réserve. Pour assurer l'efficacité de la gestion séparée, l'administration britannique vota en 1920 une loi permettant de boucler les régions du Sud, le Closed District Ordinance Act 1920. Il s'agissait avant tout de protéger les " tribus païennes " du Sud contre l'influence arabo-musulmane et de mettre un terme à la traite des esclaves. En 1922, la loi sur les passeports et les permis, Passport and Permit Ordinance Act 1922, interdit officiellement aux Nord-Soudanais ainsi qu'aux étrangers de se rendre dans les zones méridionales. Les commissaires de district avaient le pouvoir de sanctionner sévèrement quiconque s'y était rendu sans permis officiel et sans raison valable. Entre les années 1920 et 1940, le Sud devint une " zone fermée ", isolée du reste du pays. Ces mesures eurent sans doute un aspect positif en permettant au Sud de préserver sa culture et son identité. En 1928, la conférence de Rejaf dans le Bahr al Ghazal acheva cette division : elle adopta l'anglais comme langue officielle du Sud tout en maintenant les langues tribales et rejeta l'adoption de la langue arabe. L'administration séparée développa un complexe d'infériorité dans le Sud et contribua à élargir les différences entre les deux régions, notamment en matière éducative, linguistique et socio-économique. En empêchant les contacts entre le Nord et le Sud, le gouvernement colonial permit d'entretenir les espoirs d'indépendance au Sud et de nourrir au Nord le désir d'unité nationale. En tentant de protéger les populations africaines du Sud, la politique coloniale les a au contraire fragilisées face à un Nord plus puissant dont elle avait lancé et encouragé le développement économique.

A la fin de la seconde guerre mondiale, les évènements se précipitèrent. Poussés par l'Egypte, de jeunes mouvements nordistes revendiquèrent l'indépendance du pays. Prise de court, l'Angleterre dut se résoudre à affronter le problème du Sud. La politique de séparation n'étant plus viable, l'administration envisagea le rattachement du Sud au Nord en vue d'une unité politique inévitable. Cependant, les responsables britanniques voulaient s'assurer que les Sud Soudanais étaient " suffisamment équipés, grâce à l'éducation et au développement économique, pour traiter seuls et à égalité avec leurs homologues du Nord ". On évoqua même la partition ou le rattachement du Sud au territoire de l'Ouganda. On organisa dans la précipitation à Juba une consultation des Sudistes sur leur avenir politique. Toutes les parties se réunirent le 12 juin 1947. L'administration coloniale chercha à dresser des garde-fous afin de protéger le Sud dans une union inéluctable avec le Nord. Les représentants sudistes présents firent part de leurs inquiétudes quant à leur retard économique et politique. Les populations n'étaient pas prêtes à se mesurer à leurs concitoyens du Nord et craignaient d'être aisément dominées par eux (les souvenirs des razzias d'esclaves étaient encore vivaces dans le Sud). L'unité avec le Nord n'était envisageable qu'après avoir atteint un degré de développement équivalent. Les Sudistes insistèrent pour que les Anglais restent dans le Sud afin de les aider à développer l'enseignement et atteindre un niveau de développement égal à celui du Nord. Bien qu'ils refusent de participer à une assemblée législative nationale qui ne reconnaîtraient pas leurs intérêts régionaux, ils n'eurent pas d'autre choix que d'accepter les exigences du Nord. Les représentants des partis indépendantistes du Nord leur firent comprendre que s'ils refusaient de participer, ils n'auraient plus leur mot à dire sur les décisions du futur gouvernement. Les Sudistes durent s'incliner. Le Gouverneur Général demanda que des mesures de protection soient prises en faveur du Sud dans le cadre de la future assemblée. A la suite de la conférence de Juba, l'administration séparée fut brusquement abandonnée. Les rencontres de Juba en 1947 et du Caire en 1953 allaient sceller sort du Soudan.

Les mouvements indépendantistes du Nord souhaitaient la fin de la colonisation britannique et le départ immédiat de ses représentants. Certains soutenaient l'union avec l'Egypte dans le cadre d'un vaste projet d'unité du grand Nil. Plusieurs éléments leur furent favorables: une méfiance chronique entre l'Egypte et l'Angleterre, le souhait de l'Egypte de garder la mainmise sur le Soudan dans le cadre du projet d'unité de la vallée du Nil, la méconnaissance que Londres avait de la situation soudanaise et son désir de maintenir sa présence sur le canal de Suez, une incompréhension profonde entre Londres et ses représentants au Soudan, les changements politiques précipités au Caire, l'intervention des Etats-Unis pour maintenir l'Egypte hors de la sphère communiste, enfin la brusque volte-face de l'Egypte s'engageant à défendre l'indépendance du Soudan concrétisé par un accord avec les partis politiques du Nord. L'administration coloniale britannique dut faire face à un front uni : le gouvernement égyptien avait signé un accord reconnaissant l'autonomie du Soudan. Le Sud n'avait pas été consulté: il avait tout simplement été oublié. L'Egypte était convaincue que les mesures demandées par les Britanniques n'étaient qu'une stratégie pour maintenir la division et à terme l'indépendance du Sud. Pour les partis politiques du Nord, il s'agissait de retarder l'indépendance du pays. Les partis signataires menaçaient de boycotter les élections, si ces mesures n'étaient pas respectées. Les Britanniques n'avaient plus le choix : abandonner le Sud ou accepter l'accord dicté par l'Egypte. Les responsables britanniques en poste au Soudan furent la cible de vives critiques de la part du Foreign Office pour avoir ainsi " perdu tout contact avec les politiciens du Nord ". Conscient des conséquences dramatiques que pouvait avoir l'indépendance du Soudan pour un Sud non préparé à cette éventualité, Londres signa au Caire l'accord anglo-egyptien en février 1953 : il proclamait le droit à l'indépendance du Soudan. Il était trop tard. Le Sud se sentit abandonné et trahi par l'Angleterre. On dénonça la stratégie britannique qui l'avait livré au Nord afin de protéger les bases militaires en Egypte, les intérêts pétroliers dans le monde arabe et les liens privilégiés avec Khartoum. Lors des élections législatives de novembre 1953, les partis favorables à l'union avec l'Egypte remportèrent la majorité des sièges à la surprise générale. Le nouveau gouvernement dut faire face à la soudanisation et l'intégration nationale.

Les politiques post-coloniales dans le Sud

Avant même la proclamation de l'indépendance le 1er janvier 1956, la politique de soudanisation se caractérisa par l'envoi massif de cadres afin de remplacer les britanniques en poste sur l'ensemble du territoire. Le Sud se sentit colonisé à nouveau par de nouveaux maîtres : ses concitoyens du Nord. Sur les 1200 emplois administratifs occupés par les britanniques, six postes subalternes furent attribués à des Sud Soudanais. Ces derniers furent exclus des secteurs économique et administratif. C'est dans un climat tendu qu'éclata le 18 août 1955, quelques mois avant l'indépendance, une mutinerie au sein de la brigade de Torit, en Equatoria oriental, composée essentiellement d'éléments sudistes encadrés par des officiers du Nord. Une véritable chasse aux nordistes s'organisa surtout dans les villes de Torit, Juba et Wau : de nombreux officiers et commerçants furent abattus. Sur les 350 victimes, 250 étaient issues du Nord. L'armée du Sud fut aussitôt démobilisée, la première guérilla fut déclenchée. La politique d'intégration et d'unification, qui imposait l'arabisation et l'islamisation à l'ensemble des populations afin d'harmoniser le puzzle ethnique, allait accroître le profond antagonisme déjà existant entre les deux régions. Le gouvernement de Khartoum affirmait que le Soudan est un pays arabe et qu'il devait par conséquent se développer selon des critères arabes et islamiques alors que le Sud maintenait que le Soudan est un pays africain qui devait préserver ses traditions africaines même teintées d'influence européenne. En effet, l'éducation avait été assurée dans le Sud par des missionnaires étrangers dès le dix-neuvième siècle mais leur expulsion en 1964 pour propagande subversive et incitation à la rébellion, allait créer un vide éducatif de près d'un demi-siècle. De plus, la fracture ethno-identitaire entre africains et un pouvoir arabo-musulman a largement contribué à alimenter ce conflit.

L'Accord d'Addis Abeba mit provisoirement un terme à la guérilla. En accordant au Sud une décennie de paix relative à partir de 1972, il permit la mise en place d'un gouvernement autonome avec un conseil exécutif provisoire et son assemblée représentative. Le conflit reprit en 1983 à la suite d'un mécontentement général nourri par les frustrations accumulées et une série de décisions malheureuses de la part du gouvernement central. En premier lieu, le Sud restait englué dans ses problèmes économiques et sociaux (sous-développement, famine, corruption, endettement ) et se plaignait que les promesses faites dans le cadre de l'accord d'Addis Abeba pour mettre fin à cette situation n'avaient pas été tenues. Les sommes allouées au Sud pour son développement ne lui étaient jamais parvenues en raison de l'épouvantable corruption qui régnait au sein de la classe politique (2). En 1978, la compagnie pétrolière américaine Chevron découvrait d'importantes réserves pétrolières autour de la ville de Bentiu, dans le nord du Sud-Soudan. Le gouvernement de Khartoum projetait alors d'exporter le brut à son seul profit et sûrement pas au profit du Sud. Soutenu à l'époque par les Etats-Unis, le régime autocratique du maréchal Numeiri entendait priver les populations déshéritées du Sud de revenus dont elles avaient bien besoin pour leur développement. A cela s'ajouta en septembre 1983 l'adoption stricte de la loi islamique appliquée à l'ensemble du territoire. Enfin, le président Nimeiri décida que chacune des trois provinces du Sud serait désormais placée sous l'autorité d'un gouverneur directement nommé par Khartoum, ce qui fut considéré comme une tentative d'affaiblissement du Sud.

La région était alors en proie à un climat d'insurrection larvée. Une mutinerie finit par éclater à Bor, en terre Dinka, ce qui déclencha la seconde phase de la guerre contre le Nord menée par l'Armée populaire de libération du Soudan, l'APLS. A sa tête, John Garang de Mabior dont le projet était de construire un Soudan unifié et laïque. Des employés de la compagnie Chevron furent enlevés et assassinés en 1984. Le projet d'extraction du pétrole, précieuse source de devises, fut immédiatement paralysé pour plus de dix ans. L'armée populaire de libération du Soudan reprit peu à peu le contrôle du Sud, hormis quelques villes de garnison toujours tenues par les forces gouvernementales ( Juba, Wau, Malakal, Torit).

Depuis 1983, les populations méridionales vivent un calvaire: privées de l'accès au développement, elles sont maintenues dans une dépendance alimentaire et sanitaire quasi-totale. L'accès à l'éducation est également impossible ( 98% de la population du Sud est analphabète). L'aide aux démunis et déplacés passe par les Eglises et les ONG dans la mesure où celles-ci peuvent apporter leur soutien à partir du Kenya ou de l'Ouganda. Une politique d'oppression s'est exercée à l'égard de tous ceux qui ont manifesté leur hostilité au régime central. La violence de l'Etat s'est intensifiée : les bombardements réguliers des populations civiles du Sud maintiennent un climat d'insécurité permanent, voire de terreur. Certaines ethnies ont été soumises à un véritable processus d'intégration ou d'extermination tels les Nouba qui n'ont pas eu droit à l'aide d'urgence des ONG dans la mesure où l'accès à cette région leur était interdit (3).

Le président Nimeiri fut renversé en 1985. En 1986, un gouvernement de coalition de salut public dirigé par Sadiq al-Madhi envisageait de résoudre le problème du Sud lorsqu'il fut lui-même renversé par un coup d'Etat militaire le 30 juin 1989, fomenté par le Front National Islamique, alors dirigé par Hassan al-Tourabi. Porté au pouvoir, le Lieutenant General Omar Hassan al-Bashir est à ce jour toujours président de la République. A partir de cette période-là, le régime n'a cessé de se durcir vers un extrémisme islamiste des plus radicaux dès le début des années 1990. En 1992, le jihad fut lancé contre les infidèles, en priorité les populations non musulmanes du Sud mais également contre tous les musulmans modérés qui refusaient de se rallier aux thèses officielles. En réalité, le gouvernement s'est servi du prétexte religieux pour reconquérir les territoires du Sud dont les ressources restent largement inexploitées ( terres arables, minerais, pétrole, bois précieux).

En 1996, Khartoum décida coûte que coûte d'exploiter le pétrole du Sud et forma un consortium avec la Chine, la Malaisie et le Canada, le Greater Nile Petroleum Operating Company, GNPOC. Deux ans plus tard, un oléoduc de 1610 kilomètres courait de Bentiu à la Mer Rouge. Des sociétés étrangères fournirent le matériel et l'assistance technique. Des forçats chinois firent le travail d'assemblage. Toutes les zones d'exploitation pétrolière ainsi que le trajet de l'oléoduc furent " sécurisées ", c'est-à-dire vidées de leurs populations soupçonnées de soutenir l'APLS. Une politique de la " terre brûlée " fut systématiquement pratiquée : de nombreux rapports font état d'expulsions et de massacres, de nettoyage systématique des régions pétrolifères par les milices des Forces de défense populaire, FDP. D'après de très nombreux témoignages, il semble que la stratégie utilisée ne varie guère : les milices sèment la terreur en toute impunité, brûlant les villages, massacrant et chassant les populations autochtones, réduisant en esclavage femmes et enfants, pillant les troupeaux, brûlant les récoltes, faisant place nette enfin pour empêcher les habitants de revenir sur leurs terres ancestrales et soutenir éventuellement l'APLS dont l'objectif militaire avoué est d'arrêter momentanément l'exploitation du pétrole (4). Depuis août 1999, le Soudan exporte du pétrole, exploité essentiellement par des compagnies étrangères (5), ce qui a permis au gouvernement précédemment mis au ban des nations pour son soutien au terrorisme international de revenir sur la scène mondiale et de se voir traité en partenaire respectable. Les autorités de Khartoum avaient prévenu que les profits du pétrole serviraient à poursuivre la " guerre sainte " et à soumettre à son autorité les " infidèles " du Sud (6). Selon de nombreuses sources, Khartoum dépense plus deux millions de dollars par jour pour poursuivre la guerre. Le pétrole du Sud Soudan (environ 250.000 barils/jour) sert à acheter un armement plus sophistiqué (hélicoptères de combat notamment) dans le but exclusif d'écraser ou de chasser les populations vivant sur ce même territoire.

Plusieurs rapports indépendants ont tenté d'alerter les gouvernements occidentaux et l'opinion internationale. Le rapport Harker publié en janvier 2000 à la demande du ministère des affaires étrangères canadien soulignait que "d'après les preuves recueillies sur le terrain, il semblait évident que le pétrole ravivait le conflit du Soudan - que le gouvernement considérait les éléments non-arabes comme une menace potentielle à la sécurité" (7). Trois mois plus tard, Leonardo Franco, Rapporteur spécial pour le Soudan auprès de la Commission des Droits de l'Homme des Nations-Unies alertait la communauté internationale sur le problème du pétrole qui selon lui était "au coeur du conflit". L'actuel rapporteur, Gerhart Baum, s'est inquièté que "la situation ait empiré depuis la fin de l'année 2000" (8). Enfin plusieurs autres missions menées sur le terrain par Human Rights Watch, Amnesty International et Christian Aid font état de massacres et de déplacements massifs de populations. Trois rapports parus en mai 2002 (Christian Aid-Dan Church Aid, MSF et ECOS (9)), publiés à la suite de missions en mars et avril 2002, attestent de massacres récurrents dans les régions pétrolifères, de dizaines de villages brûlés depuis le début de l'année et d'enlèvements et disparitions de femmes et d'enfants.

Des milliers de déplacés survivent sans aide alimentaire ou sanitaire. En mai 2001, ECOS (10), coalition européenne regroupant plus de 70 organisations non-gouvernementales, a interpellé les représentants politiques et les gouvernements de plusieurs Etats européens ainsi que les institutions européennes les pressant d'intervenir auprès du gouvernement de Khartoum. Elle les somme d'exiger de Khartoum l'arrêt momentané de l'exploitation pétrolière tant qu'un accord de paix entre le Nord et le Sud ne sera pas trouvé. Le Sud demande l'application de la Déclaration de principes de l'IGAD signé en 1994 par Khartoum et le Mouvement Populaire de Libération du Soudan, MPLS, avec en préambule, la séparation officielle de la religion et de l'Etat, et un référendum dans le Sud sur l'autodétermination de la région. Depuis huit ans, les rencontres des responsables Nord-Sud sous l'égide de l'IGAD ont toujours tourné court, Khartoum refusant la mise en place d'un Etat laïque. Par son silence, la communauté internationale s'est rendue coupable de non-assistance à populations en danger de mort. Le gouvernement français, pour sa part, soutient le régime actuellement en place à Khartoum. Il est régulièrement intervenu auprès de ses partenaires européens ainsi qu'auprès des Nations Unies pour plaider la cause du Soudan et faire lever les sanctions internationales imposées au pays. En décembre 2000, l'Union européenne a attribué une aide de 15 millions d'euros au gouvernement de Khartoum " pour les progrès effectués en matière des droits de l'homme " au cours des mois précédents (11). Cette caution internationale ne pouvait qu'inciter ce régime brutal et cynique à poursuivre en toute impunité les massacres des populations civiles. Une autre conséquence de la crise actuelle concerne la résurgence de l'esclavage.

L'esclavage existe depuis la plus haute antiquité dans la vallée du Nil. Il devint le fondement de l'économie soudanaise agricole et pastorale au dix-neuvième siècle sous l'occupation turco-ottomane. Si la traite existait déjà avant la conquête égyptienne, elle devint un trafic organisé et une activité commerciale rentable. La région entre Khartoum et l'Egypte formait une plaque tournante du trafic des esclaves vers les ports de la Mer Rouge et l'Arabie. Le pacha d'Egypte Mohamed Ali avait introduit des milliers d'esclaves dans l'agriculture et l'armée. Son fils, le khédive Ismail, qui fit creuser le canal de Suez en 1859-69, fut le plus grand propriétaire d'esclaves du pays.

Si elle n'avait pas totalement disparu, la pratique s'était atténuée sous le condominium. Cependant, le terme de " abid " (esclave) est traditionnellement utilisé dans la société arabo-musulmane du Nord pour désigner un africain noir (donc souvent originaire du Sud) - usage linguistique qui traduit un profond racisme à l'égard des déplacés du Sud. L'esclavage a refait son apparition dès les années 1980 et concerne des milliers d'individus, essentiellement des femmes et des enfants, selon plusieurs rapports établis par des organisations internationales. La plupart des victimes seraient issues du Bahr al Ghazal, des Monts Nouba et les raids seraient surtout conduits par les pasteurs Baggara du Darfour et de l'ouest du Kordofan - recrutés également dans les milices des Forces de défense populaire. A la publication des premiers rapports dénonçant l'esclavage en 1987, les autorités de Khartoum nièrent l'existence de telles pratiques. En effet, le Soudan a adhéré en 1957 à la Convention relative à l'abolition de l'esclavage et, en 1977, à la Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale.

En 1999, la Commission des Droits de l'Homme des Nations-Unies, alertée par la multiplication des rapports sur le sujet, évoqua la possibilité d'enlèvements et de travail forcé. Le mois suivant, Khartoum chargea le ministère de la Justice de mettre en place un comité pour éradiquer l'enlèvement de femmes et d'enfants, Committee for the Eradication of Abduction of Women and Children, CEAWC. Cet organisme fut chargé de mettre un terme aux enlèvements, de rapatrier les personnes enlevées et de punir quiconque aurait enlevé ou garderait captif tout être humain. Or, plusieurs rapports d'évaluation dénoncent l'inefficacité de cet organisme (12) et s'inquiètent de ce que le gouvernement se refuse à reconnaître certaines formes d'esclavage telles que les fausses adoptions, le mariage forcé, le travail forcé pour dettes impayées, etc... Des rapports et témoignages récents dénoncent toujours ces pratiques.

Les Britanniques étaient conscients que sans garanties, la réunification hâtive du Nord et du Sud provoquerait un cataclysme politique, économique et humanitaire. Les Sudistes estiment aujourd'hui que les Britanniques sont en partie responsables de la guerre qui sévit depuis l'indépendance entre le Nord et le Sud. Le drame a assez duré. La violence multiforme de l'Etat soudanais à l'égard de ses propres citoyens a été érigée en mode de gouvernement. Les documents internationaux relatifs aux droits et à la protection de l'individu sont systématiquement bafoués et violés. Il est temps que la communauté internationale se mobilise pour convaincre les parties en conflit de mettre un terme à cette tragédie dont les premières victimes sont les populations civiles, essentiellement les femmes et les enfants. Il faut pour cela convaincre les deux adversaires de revenir à la Déclaration de principes de l'IGAD et appliquer les principes sur lesquels ils se sont mis d'accord en 1994

 

NOTES

  1. Lord Cromer, Commissaire de la Couronne britannique au Caire.
  2. Peter Nyot Kok, Adding Fuel to the Conflict : Oil, War and Peace in the Sudan , in Martin Dornboos and al. (eds), Beyond Conflict in the Horn, London : james Currey, 1992, p.106.
  3. Facing Genocide : the Nuba of Sudan, African Rights, July 1995, 11 Marshalsea Road, London SE1 1EP, UK.
  4. Voir les rapports suivants : "Soudan &endash; the coût humain du pétrole", Amnesty International, mai 2000 ; The Scorched Earth, Oil and War in Sudan, Christian Aid, London, March 2001 (www.christianaid.org); Report of an investigation into oil development, Conflict and Displacement in Western Upper Nile, Sudan, by Georgette Gagnon and John Ryle ; Human rights Watch, Washington, 2001 (www.hrw.org). Le site www.vigilsd.org propose des extraits en français de ces divers rapports.
  5. Sont essentiellement représentés les pays suivants : Chine, Malaisie, Canada, Suède. Total-Fina possède depuis les années 1980 une vaste concession qu'elle n'exploite toujours pas.
  6. Voir Peter Verney, Raising the Stakes : Oil and Conflict in Sudan, Sudan Update, December 1999.
  7. John Harker, Human Security in Sudan : the Report of a Canadian Assessment Mission, Ottawa, Government of Canada, January 2000, p. 5.
  8. Gerhard Baum, Special Rapporteur on Human Rights in the Sudan, Situation of Human Rights in the Sudan, E/CN.4/2002/46, United Nations, 23 January 2002, p. 4.
  9. Hiding between the Streams, the war on civilians in the oil regions of Southern Sudan, Christian Aid & Dan Church Aid, 31 March 2002 ; The Scorched Earth continues in Heglig and Unity Oil fields, Ruweng County, Southern Sudan, ECOS Research Trip, February 2002 ; Violence, Health and Access to Aid in Unity State, Western Upper Nile, Sudan, Médecins Sans Frontières, April 2002.
  10. European Coalition on Oil in Sudan, Contacter Egbert G.Ch. Wesselink, ECOS, P.O.Box 19318, Netherlands-3501 DH Utrecht, tel: +31 30 242 84 85, fax: +31 30 23 68 199
  11. AFP, 7 décembre 2000.
  12. Voir Anti-Slavery International notamment : www.antislavery.org.