Mongo Beti est mort.
On dit tant de choses,
qu'un écrivain s'en est allé, qu'un militant politique
a cessé
son combat, qu'un homme a disparu. Mais là-bas dans la
clairière, on raconte que le fils d'Awala et d'Alomo est
mort. La radio, la presse, la télé ont remplacé
le tam-tam d'autrefois, les anciens qui l'auraient situé
dans l'arbre généalogique, donnant ainsi à
tous une occasion de retenir l'histoire du lignage ne sont plus.
Ceux qui auraient dansé l'isani symbole de la vaillance
de ce guerrier ont depuis longtemps perdu leurs lances, beaucoup
ont revêtu les oripeaux de la nouvelle croyance et ne savent
plus évoquer les mannes ancestrales. Les femmes ont oublié la
formule de ces potions qui permettaient d'accompagner le mort
de l'autre côté, et de revenir dire à ceux
qui sont restés l'accueil qu'il a reçu.
Je suis de ce peuple, celui
des seigneurs de la forêt, les beti et c'est en tant que
telle que je voudrais m'habiller des traces qui subsistent dans
ma mémoire pour rendre hommage à l'homme et dire
ce que je sais, afin que ceux qui ne savent pas entendent, qu'ils
apprennent comment le fils d'Awala est mort.
Mongo Beti - Histoire
d'un homme
Alexandre Biyidi Awala,
fils d'Oscar Awala et de Régine Alomo, naît le 30
juin 1932 à
Akométan, petit village situé à 10 km de
Mbalmayo, lui-même distant de 45 km de Yaoundé,
la capitale du Cameroun. Akom, le rocher; Etam, la source. Akométan,
le rocher de la source. Sur les anciennes cartes de la région,
le nom est encore en deux parties. "Si tu veux connaître
un homme, interroge son enfance, interroge son passé",
dit l'adage. Nous avons interrogé le passé d'Alexandre
et l'avons situé à ses origines.
Ceux qui se souviennent
disent que Biyidi, le grand-père d'Alexandre, est le fondateur
d'Akométan. Une tradition du peuple Beti, probablement
héritée de l'époque des grandes migrations
voulait que chaque chef de famille nombreuse fondât un
nouveau village afin de garantir à son clan le maximum
de territoire possible. Et Biyidi, en accord avec cette tradition,
va fonder Akométan, y installer ses enfants, dont Oscar
Awala, qui sera le père de Mongo Beti. On comprend pourquoi
cet homme voudra plus tard honorer son père, en donnant à un
de ses fils le nom de ce patriarche.
Mais c'est aussi l'époque
de l'occupation du Cameroun par les Allemands. Mbalmayo, comme
il se doit, a droit à ses missionnaires. C'est par eux
qu'Oscar Awala, conscient des changements qui s'opèrent,
décide d'emprunter la voie de la modernité. Il
apprend à
lire et écrire l'allemand, le parle, et fera de même
avec le français, langue du nouvel occupant, à
la fin de la première guerre mondiale. Oscar a de l'ambition
pour ses cinq enfants, pour Régine, sa femme. La réalisation
de ses rêves passe nécessairement par la culture
du cacao, seul moyen à l'époque d'assurer de manière
efficace l'éducation des siens. Il y a Lucie, l'aînée,
puis Gustave, Alexandre, Mani et enfin Léonie. Dix km,
c'est une longue distance sur une piste de brousse pour des voyages
quotidiens. C'est sur la bicyclette d'Oscar qu'Alexandre se rendra à Mbalmayo
le dimanche pour en revenir en fin de semaine. Il loge alors
chez une parente.
En 1939, alors qu'il a
7 ans, son père est assassiné à Mbalmayo,
son corps jeté
dans le fleuve. Qui a commis ce meurtre? On ne l'a jamais su.
Sûrement un homme décidé à briser
l'élan de ce nègre entreprenant. C'est donc en
orphelin qui s'attache à respecter les voeux de son père
qu'Alexandre entre en 6ème au petit séminaire d'Akono,
dans la lointaine banlieue de Yaoundé. Il y est pensionnaire,
apprécie l'enseignement général qu'il y
reçoit des pères blancs, mais manifeste déjà une
insoumission aux obligations religieuses. Car l'adolescent est
conscient de ce que son peuple est entrain de perdre bien plus
qu'il ne reçoit: les valeurs culturelles sont déniées,
les rites ancestraux sont interdits, les foyers à destination
des jeunes fiancées, appelés "sixas",
sont plutôt des pourvoyeurs en main d'ouvre gratuite pour
les missions. On connaît ce conflit qui a déchiré des
générations d'Africains: "ce qu'on apprend
vaut-il ce qu'on oublie?", or ici, on est forcé à l'oubli
tout en souhaitant apprendre. Les pères blancs géreront
ce conflit
à sa place en l'excluant de leur établissement
dès la fin de la classe de 5ème.
Qu'à cela ne tienne
! Voilà notre Alexandre en quête d'un nouvel établissement
et non des moindres. Pour accéder à l'école
supérieure Leclerc, actuellement Lycée Leclerc
de Yaoundé, il doit passer un examen. Le maniement du
latin par ce petit nègre de la brousse laissera les examinateurs
pantois.
Ici commencent les belles
années de découverte. Il y a ces démocrates
de gauche, ses professeurs, des militants communistes passionnés
par l'émancipation des noirs. Ils lui permettent d'accéder
à une autre culture, celle de la lutte. Alexandre dévore
des livres, en particulier ceux des noirs américains du
Sud des Etats-Unis. Il s'émeut de la situation des anciens
combattants africains rentrés de la guerre sans autre
reconnaissance qu'une médaille. Il se rend avec ses nouveaux
amis aux meetings organisés par l'UPC (Union des populations
du Cameroun). Il y rencontre Um Nyobé, s'imprègne
de ses exigences sur l'indépendance du Cameroun. Cette
passion pour l'histoire lui vaudra un accessit au concours général.
Une fois de plus, les examinateurs resteront pantois devant cet événement.
Pensez-y. Un noir en 1951, lauréat au concours général!
Evidemment, il obtient son baccalauréat de lettres, ainsi
qu'une bourse d'études pour la France. On le destine
à la Première Supérieure de Marseille. Il
préférera l'université et s'inscrit
à Aix-en-Provence, en lettres. Mais cette bourse est en
grande partie envoyée aux siens, à Régine
sa mère, restée à Akométan. Elle
permet aussi d'aider d'autres compatriotes moins bien lotis.
Il monte à Paris pour passer sa licence de lettres. C'est
ici que commencent ses productions littéraires. Une nouvelle
"Sans haine et sans amour", est publiée chez
Présence Africaine.
L'été 1954,
une grande grève paralyse Paris. Alexandre est immobilisé dans
sa résidence universitaire, la cité internationale,
Boulevard Jourdan. Et "Ville Cruelle" voit le jour.
Tous ceux qui ont lu ce livre auront reconnu dans le passé d'Alexandre
l'histoire de Banda, le héros, dont le seul être
qui aurait pu
être son ami disparaît dans le fleuve. Ils auront
reconnu Régina, la veuve, torturée par le devenir
de son fils; ils auront reconnu la traversée du fleuve
qui malgré tout permet de nouvelles perspectives puisque
dans cette traversée périlleuse l'accompagne Odilia.
Odile Biyidi Awala nous a confié ton histoire, Alexandre.
Elle nous a dit ta passion pour ce poète américain,
Ezra Pound, passion qui t'a amené à choisir le
pseudonyme EZA BOTO, qui signifie aussi "ceux pour lesquels
il faut des égards", avant celui par lequel on te
connaît désormais MONGO BETI, l'enfant des Beti.
Tu es retourné
voir Régina, ta mère, en 1958, tu lui as construit
une maison "sur le rocher de la source" et tu as retraversé
le fleuve pour 38 ans. Non pas par choix, mais exilé
de ton propre pays en punition pour ton inconditionnelle lutte
pour une véritable démocratie au Cameroun. Tu n'as
donc pas pu enterrer Gustave, ton frère aîné,
ni ton frère cadet. 1991 est l'année de fin de
ton exil. Régine Awala s'est éteinte en 1992. Elle
n'aura pas profité de toutes les réalisations de
son fils en faveur d'Akométan, en faveur des camerounais.
Elle t'aura précédé de 9 ans dans la mort.
Chaque peuple a son nombre
sacré. Celui de nombreux peuples noirs est le 9, qui signifie
l'infini. Peut-être faut-il voir dans votre histoire à Régine
et toi un sursaut des anciens. Depuis le 7 octobre 2001, tu laisses
Odile, ta compagne avec vos trois enfants. Odile toujours présente
dans toutes les luttes que tu as menées, en particulier
par ses écrits dans "Peuples noirs, peuples Africains",
votre revue.
Mais n'anticipons pas.
En 1956, Mongo Beti publie
un deuxième livre, "Pauvre christ de Bomba".
Il contribue aussi à
la revue "Preuves" qui lui permet de voyager dans de
nombreux pays africains. Mais il est difficile de vivre de sa
plume. Il faut des revenus plus réguliers, continuer à
aider Régina et les autres. Il devient maître auxiliaire
à Rambouillet, puis passe son CAPES de lettres classiques
en 1961. Son premier poste est en Bretagne, plus précisément
à Lamballe, dans les côtes du Nord. C'est là
qu'il rencontre enfin son Odile et l'épouse le 31 août
1963. La Bretagne est alors très chrétienne, rappelons-le,
et certaines familles liées à des milieux coloniaux.
Il va sans dire qu'il s'est trouvé de bonnes âmes
pour mettre en garde Odile et les siens des risques d'une union
avec ce noir des colonies qui fustige l'église sur les
dérives de certains de ses missionnaires. C'est en Bretagne
que naissent Emmanuel et Thomas Biyidi Awala.
En Octobre 1965, Odile
et Alexandre demandent leur mutation et arrivent à Rouen.
Il faut se rapprocher de Paris, centre de la culture et des grands
débats politiques. Il y a aussi des projets professionnels:
se préparer
à l'agrégation de lettres.
Le premier poste est à Darnétal,
dans une annexe du Lycée Corneille devenu collège
Chartier. En octobre 66, Alexandre est agrégé
de lettres classiques et affecté au lycée Corneille.
S'engage alors un bras
de fer avec le proviseur du lycée. Il faut éviter
de heurter la sensibilité
de la bourgeoisie rouennaise, Barentin ne conviendrait-il pas
mieux? Après tout, là-bas aussi, il y a un établissement
Corneille! Ils s'accommoderaient certainement d'un professeur
agrégé noir. Alexandre restera à Rouen malgré tout.
Sarah, la benjamine, naît en 1966, dans l'appartement qu'occupe
la famille à Darnétal. Odile peut à son
tour se consacrer à son agrégation de lettres qu'elle
obtient en 1970.
1970, c'est l'arrestation
des derniers soldats de la lutte armée pour l'indépendance
du Cameroun, dont Ernest Ouandié, le dernier chef historique
de l'U.P.C. Il faut organiser sa défense, et ce d'autant
plus que les journaux français ne s'émeuvent guère
de l'absence de droits des prisonniers politiques, vont jusqu'à
déformer la réalité pour convaincre leurs
lecteurs du bien fondé des exécutions à
venir. Il faut rétablir la vérité, situer
l'événement dans l'histoire, dévoiler les
collusions qui justifient le crime, révéler cette
"Main Basse sur le Cameroun". Nous sommes en 1971,
la parution est prévue pour le printemps 1972. Mais le
pouvoir français veille. Commencent les intimidations
des renseignements généraux: visites au domicile
du couple à Darnétal, interpellation d'Alexandre
devant le lycée Corneille sur la justification de sa nationalité.
Le Cameroun n'est pas en reste. On saura par le "rapport
Marcellin" le rôle joué par son ambassadeur,
un écrivain qui pourtant doit la publication de son premier
roman aux relations d'Alexandre. Il intervient aussi bien pour
exiger la saisie du livre que pour que le gouvernement français
remette en cause la nationalité française d'Alexandre.
Le décret de saisie du pamphlet "Main Basse sur le
Cameroun" paraît fin juin, le jour de départ
en vacances de la famille. S'engage alors une lutte contre l'état
français, procès que gagneront Alexandre et Odile,
aidés de leurs amis Français et Africains: pour
la reconnaissance des droits qui sont les siens, le droit à
sa nationalité, le droit à la libre pensée
"dans "main basse", le droit à la libre
circulation sur et hors du territoire pour les conférences
auxquelles il est convié.
Les habitudes sont tenaces.
En 2000, le consul de France au Cameroun a accusé Alexandre
d'usage de faux passeport français ; et Odile a de nouveau
dû parcourir les couloirs du tribunal d'instance de Rouen.
Cette lutte pour
"main basse", comme nous l'appelons, est le départ
pour d'autres combats. Le romancier veut raconter l'histoire
de son pays, de ses nationalistes. "Remember Ruben",
nous dit-il, et tous les autres, en particulier Ossendé Afana,
assassiné
par Ahidjo en 1966. "Perpétue et l'habitude du malheur",
l'Afrique symbolisée dans l'agonie lente d'une femme.
Deux romans parus en 1974 pour continuer à dire encore
et encore, pour qu'enfin les oreilles tendues vers les cris d'une
Amérique du sud meurtrie, entendent enfin les râles
de cette Afrique pourtant si proche, acculée au silence.
Des décrets sont votés à Paris pour museler
les associations des étudiants africains. Le peuple français
se fait complice à son insu d'une mise à mort de
tout un continent.
En 1978, Odile et Alexandre
décident de créer une revue pour fournir aux peuples
de la parole un lieu d'expression. Ainsi naît la revue "Peuples
noirs, Peuples Africains".
Alexandre, d'autres livres
suivront jusqu'à
ton retour au Cameroun en 1992. A la mi-septembre 2001, tu as
eu une simple indigestion, disais-tu. Malgré tes douleurs,
le 20 du même mois, tu as décidé de parcourir
Yaoundé pour préparer la rentrée de tes
neveux, envoyer un courrier à Rouen, à Odile, pour
compléter l'achat de toutes ces fournitures hors de prix
que l'on continue d'exiger de familles aux ressources de plus
en plus dérisoires, demander un visa pour des conférences
prévues en octobre aux Etats-Unis. Le 23 septembre, tes
moyens de communication usuels ont été
suspendus. Ce n'est que le samedi 29 septembre que tu as pu renouer
contact avec Odile, dans un fax illisible. Inquiète, elle
a demandé à des proches de prendre de tes nouvelles,
mais tu as cherché à la rassurer, lui demandant
d'éviter un déplacement au Cameroun, de te prendre
un rendez-vous chez un médecin de Rouen. Tu y serais pour
le 10 octobre, disais-tu. Cependant, tes amis ont décidé de
transgresser l'interdit que tu avais formulé et l'ont
rappelée le mardi 2 octobre. En effet, dès le lundi
1er octobre, tu avais enfin accepté
de subir des examens médicaux qui se sont révélés
alarmants: une tension basse, une insuffisance hépatique
aiguë, un état général nécessitant
une hospitalisation immédiate ce mardi 2 octobre, à
Yaoundé, à l'hôpital général.
Sais-tu que ce jour-là même
le père d'Odile est mort là-bas, en Bretagne, là
où votre histoire a commencé?
Sais-tu que affolée,
elle s'est précipitée vers les structures d'assistance
pour exiger ton évacuation sanitaire?
Les médecins de
l'assistance sont arrivés vendredi 5 octobre à Yaoundé.
Odile, plus rassurée par leur prise en main de ta situation,
a pu dire adieu à
son père lors de son inhumation samedi 6 octobre. Elle
a aussitôt repris la route pour être présente
à l'hôpital Charles Nicolle de Rouen où
devaient se poursuivre tes soins. Mais en chemin, la mutuelle
l'a prévenue de la gravité de ta situation. Tu
aurais dû subir une dialyse car ton insuffisance hépatique
avait entraîné une insuffisance rénale, mais
la ville de Yaoundé ne disposait pas de structures pour
une dialyse. Il fallait te transférer à Douala.
Odile a pris le premier avion; elle est arrivée à
Douala le dimanche 7 octobre. Elle s'est rendue auprès
de toi. A exigé de disposer d'une chambre dans l'hôpital.
Vers minuit, ce 7 octobre
2001,tu as embarqué
seul dans ta pirogue pour la traversée de l'autre fleuve,
comme disaient tes ancêtres, vers Oscar, ton ami et père,
vers Régina, ta mère, vers tes frères, laissant
Odile, Emmanuel, Thomas et Sarah sur le rivage.
Tu disais qu'un comité des
usagers du service public (CODUS) s'imposait dans les pays africains.
Tu disais que l'achat d'un
journal est un luxe pour celui qui a faim.
Tu disais qu'une radio
libre s'imposait.
C'est l'un des objets de ces nombreux déplacements que
tu envisageais en ce mois d'octobre 2001.
Tu disais qu'il fallait
rendre la parole à
ceux auxquels on doit des égards, les EZA BOT.
Nous avons pris cette parole.
Nous avons parlé, et ceux qui ont des oreilles ont entendu.
Bernadette Ngono
IUFM de Rouen