“ On pourrait forcer
l’exportation, sans tenir compte du marché intérieur, mais cela
entraînerait infailliblement de graves complications dans les
villes par un énorme enchérissement des produits agricoles, une
baisse des salaires réels et une certaine famine artificiellement
organisée, avec tout ce qui s’ensuit. ”
Staline, au XIVe congrès du PC bolchévik (décembre 1925).
Il n’est pas dans mon intention de revenir sur les principales
décisions et étapes du processus politique qui a conduit à la
catastrophe de la famine en Ukraine en 1932-1933, famine que
Nicolas Boukharine put définir comme la “ conséquence immédiate
du nouveau système “d’exploitation militaro-féodale” ” de la
paysannerie soumise à la collectivisation forcée. Cependant il
me semble nécessaire de rappeler que les historiens ne donnent
aujourd’hui que des estimations du nombre des victimes, autrement
dit un bilan exact n’est toujours pas établi.
Nicolas Werth considère que cette famine a fait entre 6 et 7
millions de victimes en Ukraine. Étienne Thévenin donne les mêmes
chiffres en ce qui concerne l’Ukraine et ajoute qu’il y eut 2
à 3 millions de victimes au Kouban, au Caucase du Nord et dans
la basse vallée de la Volga. Ce furent entre 8 à 10 millions
d’individus : hommes, femmes, enfants qui disparurent en un temps
extrêmement réduit. Nous sommes dans un ordre de grandeur proche
de celui des pertes militaires de la Première Guerre mondiale
qui fit 8,5 millions de morts.
C’est dire le caractère extraordinaire de cette famine.
Aux portes de l’Europe, l’État soviétique a livré une guerre
sans merci contre la paysannerie - le mot guerre est approprié
puisque, comme le souligne Étienne Thévenin 3 à 500 000 personnes
furent abattues sur place - guerre inégale qui a abouti à une
catastrophe humaine alors sans précédent dans l’histoire. Pourtant,
malgré l’ampleur de la catastrophe, la famine de 1932-1933 demeure
sinon extérieure à la conscience des Européens, du moins marginale.
Il n’en fut pas ainsi au moment même où le drame avait lieu.
Dès janvier 1933, la revue Le Monde slave publiait un article
sur la “ Famine en URSS et ses conséquences ” d’où j’extrais
ces lignes :
Personne aujourd’hui ne conteste plus que la famine ait fait
son apparition en Russie ; par un décret du 7 janvier 1932, le
gouvernement soviétique a dû lui-même reconnaître qu’elle existe
dans les régions du Sud-Ouest, […] c’est d’ailleurs par l’expression
euphémique de “difficultés de ravitaillement” que ce décret désigne
la famine.
En mars 1933, le “ Bulletin économique ” de la même revue se
concluait ainsi :
Tous les décrets du comité central […] prouvent à quel point
la lutte entre les paysans et le pouvoir soviétique est devenue
acharnée ; elle prend les formes d’une véritable guerre civile.
Le spectre de la mort se lève de nouveau sur les champs du paysan
russe.
À l’automne, Le Monde slave publiait une analyse de la famine
qui, d’emblée, posait la question de l’authenticité des informations
parvenues en Europe occidentale. L’auteur, N. Timasev, établissait
une typologie de ses sources. Il distinguait 1. Les lettres parvenues
de Russie soviétique publiées dans les journaux russes, allemands,
suisses et tchèques, lettres dont certaines firent l’objet d’une
édition sous l’égide du Comité allemand de secours ; 2. Les sources
soviétiques officielles décryptées ; 3. Les témoignages de voyageurs
en URSS parmi lesquels, N. Timasev distingue celui d’un ancien
secrétaire de Lloyd George : Gareth Jones, soviétophile à son
départ, qui a parcouru à pied la région de Kharkov et qui polémique
avec le correspondant du New York Times : Walter Duranty.
N. Timasev s’interroge sur une question déterminante : S’agit-il
d’une famine naturelle due aux conditions climatiques ou bien
d’une famine artificielle ? En réalité, les conditions climatiques
ne sont pas en cause et Timasev observe deux aspects essentiels
:
1. C’est justement dans ces régions extra-fertiles que la réforme
ou plutôt la révolution agraire connue sous le nom de collectivisation
a été appliquée avec le plus d’énergie.
2. Les Soviets nient qu’il y ait famine en Russie.
Le lien entre collectivisation et famine est explicitement posé
dans la conclusion de l’étude :
Cette famine n’est qu’une conséquence directe de la politique
de collectivisation […]. Reconnaître la famine serait pour le
gouvernement communiste reconnaître l’insuccès foudroyant de
la collectivisation.
La négation est donc synchrone de la catastrophe. Un négationnisme
se constitue simultanément à l’accomplissement de la politique
criminelle menée cyniquement.
Même si nombre de journaux publièrent articles et témoignages
sur la famine et ceci dans tous les pays européens, la négation
se déploie dans la mesure où les analystes, les observateurs
ou les journalistes sont dans l’incapacité de pouvoir évaluer
l’ampleur du phénomène. Fin septembre 1933, sous la pression
des associations ukrainiennes, la Société des Nations consacra
une séance à l’examen de la situation. Son président déclare
que c’est la “ vie de plusieurs milliers d’individus ” qui est
en jeu. En réalité, ce sont des centaines de milliers de personnes
qui sont menacées.
Certains reporters furent empêchés de publier, tel Malcom Muggeridge,
envoyé par le journal libéral The Manchester Guardian, et qui,
ne pouvant y faire paraître ses articles, dut se tourner vers
le conservateur Morning Post. Indice des réticences que rencontre
la diffusion d’informations sur la famine, difficulté décuplée
par l’embargo de plus en plus efficace que l’État soviétique
instaure sur l’information. Bien plus, la famine fait l’objet
de négations de différentes natures, actives ou passives, qui
convergent.
En premier lieu, la négation est diffusée par la propagande communiste
sous toutes ses formes (presse, brochures, etc). Elle répond
à une impulsion donnée de Moscou et qui se répand dans tous les
pays qui comptent des PC. La consultation de La Correspondance
internationale, l’hebdomadaire du Komintern, permet de dégager
les grandes figures rhétoriques du discours négationniste communiste.
Il y a d’abord les pseudos arguments statistiques sur la production
agricole ; les chiffres produits par les rapports sont invérifiables
et souvent contradictoires d’un article à l’autre. Nous sommes
dans le domaine de la réitération infinie d’affirmations. Ensuite,
il y a l’accent mis sur le caractère “ bourgeois ” ou “ réactionnaire
” des critiques ou des dénonciations de la famine qui, selon
les communistes, trouvent leur origine dans le dépit qu’éprouvent
leurs adversaires politiques face aux succès de la collectivisation
:
L’Époque où l’on pouvait encore essayer de donner au mensonge
une apparence de vérité est révolue. […] On ne réussit plus à
faire apparaître aux masses les faits victorieux de l’édification
socialiste sous un jour défavorable.
Le “ privilège de véridiction ”, concept utilisé par Jean-Noël
Darde à propos du Cambodge, structure déjà le discours communiste
des années 1930.
Enfin, si les communistes admettent certaines difficultés, c’est
pour mieux nier la famine, son caractère et son étendue, en donnant
une apparence de crédibilité à leur propagande. Élément non négligeable,
ils savent que l’image des Ukrainiens a été durablement ternie
par le retentissant procès Schwartzbart en octobre 1927 - Schwartzbart
ayant assassiné l’ataman Petliura pour venger les pogromes de
la guerre civile.
Mais le tableau serait incomplet sans une brève description de
l’action des ambassades soviétiques auprès de la presse. En effet,
la seule propagande des partis communistes ne pouvait suffire
à annihiler les critiques du régime soviétique. Il était nécessaire
et même indispensable de neutraliser les journalistes et les
journaux et, si possible, de les “ retourner ” en faveur de l’Union
soviétique. Le récent livre de Sabine Dullin donne des informations
forts précises sur les sommes versées aux journaux français :
au total pour l’année 1935 plus de 113 000 francs mensuels pour
Le Temps, L’Œuvre, L’Ère nouvelle, etc. De cette enveloppe, c’est
Le Temps qui reçoit le plus (environ 40 000 francs mensuels).
Les Soviétiques, reprenant à leur compte la politique tsariste
d’avant 1914, attendent des journaux stipendiés qu’ils influent
sur la diplomatie française. Cette intervention indirecte dans
le champ politique français ne date pas de 1935 comme le témoignage
de Trotski le laisse supposer. L’ancien dirigeant soviétique
signale dans son Journal d’exil, à la date du 14 février 1935,
que dès 1925, le directeur du Temps avait été approché par le
représentant plénipotentiaire de l’URSS à Paris Léonid Krassine
qui avait proposé un protocole d’accord moyennant finances. Et
Trotski ajoute : “ Quiconque se donnera la peine de parcourir
Le Temps de 1933-1934 pourra voir que le marché fut pleinement
réalisé, simplement avec un retard de neuf ans. ”
Il faut nuancer l’affirmation de Trotski, dont le souci n’est
pas de mettre en avant la dimension criminelle de la politique
soviétique, mais seulement son caractère “ contre-révolutionnaire
”, d’autant que la conception de l’industrialisation associée
à la collectivisation forcée est née chez les théoriciens de
l’Opposition de gauche, dont Trotski avait été le dirigeant le
plus en vue. En effet, le correspondant du Temps, Georges Luciani,
écrit dans une chronique de juillet 1933 :
Si, depuis 1928, la sous-alimentation
de la population était devenue chronique, il n’y a que le mot
“famine” dans le sens le plus strict qui puisse être appliqué
à la situation présente. […] Malgré les nombreux moyens dont
dispose Moscou pour cacher la vérité ou pour en retarder la divulgation,
les privations auxquelles est soumis le peuple russe sont trop
criantes pour être dissimulées...
Il situe l’origine de la “ crise alimentaire ” dans la politique
de “ super-industrialisation ” qui repose sur la paysannerie
pressurée. Bien entendu, l’ensemble de l’attitude de la presse
française devrait être examiné attentivement pour mesurer les
effets de la politique de corruption des autorités soviétiques.
La seconde forme de négation est issue de considérations géopolitiques.
L'archétype en est fourni par l'attitude d'un personnage considérable
de la politique française : Édouard Herriot, l’un des chefs du
Parti radical, parti central dans la vie politique française.
Herriot se rend en URSS à l'été 1933, quelques mois après la
prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Sa négation répétée
de la famine a joué un rôle décisif.
Dans son livre Orient (Hachette, 1934) qui se présente comme
le compte rendu de son voyage, Herriot qui le plus souvent se
borne à recopier les textes de la propagande soviétique, fait
l'apologie de la politique du Plan quinquennal. Il ment en toute
conscience sur la famine puisqu'il a parfaitement saisi que son
voyage a fait l'objet d'une minutieuse préparation de la part
des autorités soviétiques et, bien entendu, de la police secrète
: la Guépéou. Le livre de Sophie Cœuré donne toute l'arrière-histoire
de cet épisode fondateur de la négation. Elle cite un rapport
d'un fonctionnaire adressé à Krestinski daté du 1er septembre
1933 qui nous éclaire sur la dimension politique de ce voyage
:
L'impression d'ensemble d'après les observations personnelles
de notre part et ce que nous avons entendu des compagnons de
voyage d'Herriot est la suivante : l'objectif essentiel du voyage
d'Herriot était de justifier [je souligne] sa politique à l'égard
de l'URSS […] et, en second lieu, le renforcement et l'élargissement
des relations franco-soviétiques actuelles. Ces deux objectifs
ont indubitablement été atteints.
Pour prix de cette réussite, Herriot parle donc de la “ fable
de la famine en Ukraine ” (Orient, p. 387), expression que l'on
trouve également dans des interventions de Staline. Dans son
livre, il raconte avec complaisance ses conversations avec les
dignitaires du régime. Un passage condense toute son attitude
et sa disposition d'esprit :
Il ne faut pas, insiste M. Kalinine, agir par la contrainte.
On doit procéder avec prudence, par la démonstration des résultats
d'une bonne organisation.
J'aborde le sujet délicat de la disette. Le président me fournit
de longues explications. “J'ai été moi-même, me dit-il, frappé
du manque de lait. J'ai fait venir l'homme le mieux informé sur
ce sujet. Il m'a démontré que la production ne cessait de croître,
mais que la consommation des ouvriers et des enfants se développait
beaucoup plus vite ”.
Commentaire d'Herriot : “ Tant de bienveillance m'encourage…
”
De ce court passage, on peut relever tous les “ petits aménagements
mensongers ” auxquels se livre Herriot : Il est question de disette
non de famine — c'est moins grave par conséquent — ; il est question
de lait et non plus de blé par conséquent de pain ; enfin, thèse
classique : la consommation dépasse les capacités productives.
Par glissement successif, Herriot emmène ses lecteurs loin de
la “ famine organisée ”.
Il est un second voyage
qui, tout à la fois, attire
le regard vers l’URSS et le détourne de la famine : c’est celui
que Pierre Cot effectue du 13 au 22 septembre de la même année.
En relation avec des officiels soviétiques dès 1926, Pierre Cot
a modifié du tout au tout sa perception du bolchevisme qu’il
considérait, encore en 1927, comme “ une des versions européennes
du nationalisme agressif ”, ce qui montre qu’il se refusait à
considérer la dimension internationale du projet communiste.
Inséré depuis plusieurs années, dans ce que sa biographe considère
comme les milieux pro-soviétiques qu’elle qualifie de “ lobby
pro-soviétique ”, rencontrant régulièrement les fonctionnaires
soviétiques de l’ambassade à Paris, Pierre Cot se dit particulièrement
intéressé par la “ mise en œuvre de la planification ”. Il motive
sa réponse positive à l’invitation que les Soviétiques lui ont
adressé début juin 1933, par l’ambition de faire aboutir une
coopération diplomatique et militaire entre la France et l’URSS
face au danger que représente l’Allemagne nazie. À son retour,
il ne tarit pas d’éloge sur un régime dont la puissance industrielle
à peine née est censée, selon lui, venir renforcer dans l’avenir
les potentialités d’un front franco-soviétique contre l’Allemagne
: “… Pierre Cot ne cache pas son enthousiasme. Il l’exprime devant
le Conseil des ministres dès le 23 septembre puis publiquement
lors d’une conférence de presse. ” Mais très significativement,
Cot garde un silence total sur la famine dont il ne peut pourtant
pas ignorer l’existence. Sa volonté de ne parler que de coopération
franco-soviétique joue le rôle d’un miroir aux alouettes bien
pratique pour clore tout débat sur la situation faite à la paysannerie
en URSS. Pourtant son pro-soviétisme a déjà fait l’objet de mises
en cause directes : “ Cot, Cot, Cot… cosaque ”, ironise Le Populaire.
Le troisième type de négation se situe du côté des États totalitaires
italien et allemand. Les Allemands disposent des rapports de
leur consul à Kharkov : Otto Schiller, rapports dont la qualité
ne saurait être mis en cause. Il est vrai que nous sommes encore,
dans ces premiers mois de pouvoir nazi dans une “ conjoncture
Rapallo ” qui avait permis une si fructueuse coopération militaire
et économique entre Allemagne weimarienne et Russie soviétique.
On peut aussi s'interroger sur les intentions à plus long terme
de Hitler en se souvenant que l'Ukraine, selon sa conception
du Lebensraum, appartient au champ des territoires destinés à
être conquis et, par conséquent, on peut imaginer que le dictateur
ne voyait pas d'un mauvais œil l'éradication des forces nourrissant
un patriotisme ukrainien…
Traditionnellement, Alfred Rosenberg considérait l’Ukraine comme
devant tomber sous la coupe de l’Allemagne : “ Une alliance entre
Kiev et Berlin s’impose comme nécessité d’État à la future politique
allemande ”, écrit-il en 1927 dans Die Zukunft einer deutschen
Aussenpolitik. Au printemps 1933, Rosenberg avance l’idée d’échanger
avec la Pologne le corridor de Dantzig contre des territoires
ukrainiens, dépendant de l’URSS. Lors de la Conférence économique
internationale réunie à Londres, Alfred Hugenberg, alors ministre
de l’économie et du ravitaillement, présente un mémorandum faisant
état de projet de colonisation du sud de l’URSS et de l’Europe
centrale. Hugenberg est désavoué puis limogé mais à la question
de la famine en Ukraine s’est superposé un discours de type “
géopolitique ” qui ne laisse plus place à des interrogations
sur la politique paysanne de Staline en Ukraine et ailleurs.
Dans le cas de l'Italie, l'excellence des relations commerciales
et diplomatiques s'est concrétisée également sous la forme de
coopération policière. Or, grâce à l'historien Andrea Graziosi,
nous savons que les rapports des diplomates italiens en poste
à Kharkov, étaient soigneusement examinés à Rome, y compris par
Mussolini. Andrea Graziosi précise que ces rapports “ anticipent
les conclusions de la recherche historique la plus avancée ”.
Pour donner une idée du contenu de ces rapports, en voici quelques
passages :
Depuis une semaine on a mobilisé les dvorniki [les portiers]
en blouse blanche qui patrouillent en ville, recueillent les
enfants et les amènent au poste de police le plus proche, souvent
au beau milieu des scènes de désespoir, de hurlement, de larmes.
Devant le consulat, il y a un poste de police. À chaque instant
on entend des cris désespérés : “Je ne veux pas aller aux baraques
de la mort, laissez-moi mourir en paix.”
Vers minuit on commence à les transporter en camion à la gare
de marchandise de Severno Donec. C’est là qu’on rassemble aussi
les enfants recueillis dans les villages, ou trouvés dans les
trains, les familles de paysans, les personnes isolées plus âgées,
ratissées en ville pendant la journée. Il y a du personnel médical
(ce sont les héros du jour, m’a dit un médecin ; on compte parmi
eux jusqu’à ce jour 40 % de morts de typhus contracté pendant
le service) qui fait la “sélection”. Ceux qui ne sont pas encore
enflés et offrent quelque chance de pouvoir se remettre sont
dirigés vers les baraques de Holodnaja Gora, où dans des hangars,
sur la paille agonise une population de près de 8 000 âmes, composée
essentiellement d’enfants. Un médecin préposé m’a raconté qu’ils
recevaient du lait et de la soupe, mais bien chichement et irrégulièrement,
“comme on pouvait”. Il y a 80 à 100 morts par jour. “ Un médecin
russe ne peut plus avoir un cœur sensible, a-t-il dit, mais pourtant
je passe d’une crise de larmes à l’autre. ”
Les personnes enflées sont transportées sur un train de marchandises
à la campagne et abandonnées à 50-60 km de la ville, de sorte
qu’elles meurent sans qu’on les voie. Il arrive souvent que le
train soit complet deux ou trois jours après la fermeture des
wagons. Il y a quelques jours, un employé des chemins de fer
passant près d’un de ces wagons a entendu crier ; il s’est approché
et a entendu un malheureux, à l’intérieur, qui le suppliait de
le libérer parce que l’odeur des cadavres y était devenue insupportable.
Le wagon ouvert, il s’avéra être le seul encore vivant ; alors
on l’enleva et on le mit à mourir dans un autre wagon où les
personnes enfermées étaient encore en vie.
À l’arrivée sur les lieux de déchargement, on creuse de grandes
fosses et on enlève tous les morts des wagons. On m’assure qu’on
n’y regarde pas de trop près et que souvent on voie une personne
tombée dans la fosse se réveiller et bouger dans un ultime sursaut
de vitalité. Mais l’œuvre des fossoyeurs ne s’interrompt pas
pour autant et le déchargement continu.
Ces détails, je les tiens du personnel médical et je peux vous
en garantir l’authenticité.[…]
Ainsi ni le régime mussolinien, ni le régime hitlérien n'utilisèrent
les informations originales et fiables qui leur parvenaient,
par le canal diplomatique, pour accentuer leur antibolchevisme
et développer une campagne à l’échelle de l’Europe. Étienne Thévenin
a fort pertinemment relevé ce fait troublant. Il est cependant
nécessaire de préciser que, dans le cas de l’Allemagne, les autorités
laissèrent se développer des collectes destinées à venir en aide
aux populations affamées.
Il me semble que la conjonction des trois types de négation a
donné naissance à un négationnisme particulièrement fort qui,
conjugué avec les phénomènes mentaux courants, a cristallisé
la négation de la famine pour des décennies, à la faveur du désintérêt
de plus en plus prégnant pour le destin des populations de Russie
soviétique. Dans un petit opuscule : Bilan de la terreur en URSS
(1936), Boris Souvarine fait une remarque liminaire :
À force d'entendre parler de l'impitoyable dictature bolchéviste
et de lire dans les journaux des nouvelles sinistres ou des récits
horrifiants à propos d'exécutions capitales en série, d'arrestations
et de déportations en masse, le public devient blasé et perd
la notion exacte de ces choses atroces.
On finit même par n'y plus prêter qu'une attention vague ou résignée,
quand ce n'est pas indifférence ou scepticisme. L'on s'habitue
à tout, à la répression comme à la guerre, surtout si ce sont
d'autres qui en souffrent.
Réflexion qui pose la question plus générale de la prise en
considération des crimes communistes dans les sociétés occidentales
et plus largement l'appréhension des massacres et des exterminations
de masse.
Devant, quelque chose d'aussi incroyable qu'un État affamant
ses propres citoyens, l'entendement se dérobe. Il se dérobe d'autant
plus que l'extermination se déroule en temps de paix. Ce qui
n'est qu'une apparence puisque l'État en question a déclaré la
guerre contre sa paysannerie.
Les évenements d'avant Seconde Guerre mondiale, puis la guerre
elle-même ont recouvert d'un oubli irréfragable la famine en
Ukraine. Mais ce drame resurgit avec la parution du livre de
Victor Kravchenko : J'ai choisi la liberté, publié aux États-Unis
en 1946 et en France fin 1947. La conjoncture politique nationale
et internationale est évidemment très différente. Kravchenko
consacre deux chapitres - le 8e et le 9e- à la collectivisation
et à la famine. Il décrit sa propre participation à la campagne
de collectivisation menée par les activistes du Parti et rapporte
la brutalité des mots d'ordre qui leur sont donnés. Brutalité
qui se traduit par une violence épouvantable à l'encontre des
paysans et souvent des femmes restées seules avec leurs enfants
après l'arrestation-disparition de leurs maris. Il insiste également
sur le silence imposé :
Les journaux ne soufflaient mot de l'horrible famine […] mais
cela n'empêchait nullement que tout le monde en fut informé.
Nous baptisions “rumeurs antisoviétiques” des bruits que nous
savions au fond de nous-mêmes parfaitement exacts (p. 159).
Ce silence de la presse n'est qu'un des éléments de la négation,
puisque les autorités mirent en place toute une série de procédures
de camouflage, tel le maquillage de l'état civil.
Diffamé, Kravchenko engage un procès contre Les Lettres françaises,
procès qui se déroule à Paris devant la XVIIe Chambre correctionnelle
du 24 janvier au 7 mars 1949. Les témoins des Lettres françaises
s'en tiennent le plus souvent à la stricte défense de l'Union
soviétique.
Fernand Grenier, ancien président de 1935 à 1939 de l'Association
des Amis de l'Union soviétique, membre du Comité central du PCF,
député de Saint-Denis et membre de France-URSS, rejette en bloc
le récit de Kravchenko, usant d'un argument d'autorité :
J'ai moi-même visité l'Ukraine, déclare-t-il, au moment de la
collectivisation […] nous sommes restés en Ukraine trois semaines
[…] en novembre 1933 […]. Lorsque l'auteur [Kravchenko] dit que
dans les villages on assistait à des scènes d'anthropophagie,
que tous les gens étaient des fantômes, des squelettes, lorsque
vous visitez une région sur 100 km par la route, que vous traversez
des vingtaines de villages, que vous voyez des centaines de paysans,
il n'y a pas besoin de savoir le russe pour voir si ces gens
sont affamés […] comme le prétend l'auteur.
Or, pour s'en tenir à l'anthropophagie, le journaliste Harry
Lang avait, dès les années 1930, rapporté l'existence d'une affiche
officielle proclamant : “ Manger son enfant est un crime. ” Ce
qui atteste de la réalité du phénomène. Très rapidement Grenier
glisse à un second voyage, datant de mai 1935, et recourt à la
classique démonstration circulaire, quasi-tautologique, en invoquant
les “ bons ” témoins : Édouard Herriot, Pierre Cot, Henri Sellier,
cherchant à assurer la validité de son intervention par de non-communistes
(en tout cas présentés comme tels) soviétophiles.
Après lui, Jean Baby, professeur d'histoire et militant communiste,
s'attache à démontrer qu'il n'y a jamais eu de famine comme l'attesterait
le développement démographique de l'URSS qui, selon lui, a connu
une démographie normale. La “ scientificité ” apparente de son
propos repose sur une falsification puisque Staline a fait modifier
les résultats du dernier recensement d'avant-guerre (1938) et
liquider l'équipe de démographes qui était chargée de l'établir.
Jean Baby l'ignore peut-être mais son adulation des statistiques
soviétiques est hasardeuse puisqu'il tente de masquer les pertes
démographiques de l'URSS en les mettant sur le compte de celles
de la Seconde Guerre mondiale qui, au demeurant, restent à l'époque
très floues. On comprend sa disposition d'esprit envers le communisme
lorsqu'il déclare sans ambages : “ Personnellement, je considère
qu'il n'y a jamais eu de persécutions. ”
Un autre procédé dont usent les témoins communistes au long des
audiences est la disqualification systématique des témoins déposant
en faveur de Kravchenko, en particulier les D.P. (“ Displaced
Persons ”), ces Ukrainiens raflés puis déportés en Allemagne
comme travailleurs forcés.
Si, selon Nina Berberova, les témoignages de Sémion et Olga Martchenko
ont “ bouleversé la salle entière ”, d'autres avancent un point
de vue différent. Dans Le Populaire, André Fontain (sans e) écrit
:
Il faut le dire avec honte, son récit passe par-dessus les têtes,
parce que le public français est blasé, saturé des horreurs de
l'Allemagne hitlérienne. Tout ce qu'il [S. Martchenko] rapporte
a un accent connu, mais cela s'est passé en Russie stalinienne.
La proximité de la découverte des atrocités nazies semble faire
écran à la redécouverte de ce que fut la famine en Ukraine, difficile
à imputer, en raison d’un mécanisme de reconstruction intellectuelle
à rebours, aux vainqueurs de Stalingrad. En tout cas, le rapprochement
entre crimes nazis et crimes communistes taraude les consciences.
Nina Berberova relève cette “ sortie ” de Jean Baby :
La police américaine a fourni à Kravchenko des documents sur
le procès de Nuremberg. C'est là qu'il a puisé toutes ces atrocités.
Curieux effet de miroir, destiné à effacer toute mise en cause
de la violence de l'État soviétique, mais qui ne cesse de poser
question.
Au fur et à mesure de la lecture des comptes rendus des audiences
s'installe le sentiment que l'ampleur de la famine, sa signification
pour une société paysanne, ne sont toujours pas réellement comprises,
même par ceux qui ne la nient aucunement. C'est un des effets
de l'hyperpolitisation du procès voulue par les communistes,
dont le leitmotiv est la dénonciation du livre de Kravchenko
comme instrument d'une prétendue préparation à une guerre contre
l'URSS - nous sommes en pleine guerre froide et le blocus de
Berlin, pour donner un exemple, se poursuit depuis plusieurs
mois. Finalement, les communistes réussirent à exclure des mémoires
la famine en Ukraine.
En France elle n'émerge, de manière timide, des limbes où elle
a été reléguée par la toute puissance politique et idéologique
du communisme, que dans les années 1980. En 1981 paraît en français
le livre de Vassil Barka : Le Prince jaune, roman-témoignage
préfacé par Piotr Rawicz qui inscrit la famine en Ukraine dans
un ensemble :
Quelles que soient les spécificités de chaque situation, le
sort des Juifs sous Hitler, des Cambodgiens sous Pol Pot, des
boat-people vietnamiens […] s'apparente de près à celui des paysans
ukrainiens soumis à la “dékoulakisation” et à la collectivisation.
N'est pas loin non plus le martyre des Arméniens sous le joug
turc, mais ce qui distingue l'assassinat de la paysannerie ukrainienne
sous le pouvoir des Soviets c'est le halo de mensonge dont fut
enrobé le crime perpétré en pleine paix internationale.
Malgré les nombreux comptes rendus, le dossier de presse laisse
cependant apparaître une résistance “ en creux ” à l'appréhension
de la famine comme élément essentiel de l'histoire du XXe siècle.
Dans Le Monde, c'est Léonid Plioutch qui présenta le livre de
Barka, parlant d'un “ génocide socialo-national ” préfigurant
le “ génocide national-socialiste ”, ouvrant ainsi une direction
de recherche malheureusement guère développée depuis.
En 1982, Guillaume Malaurie publie L'Affaire Kravchenko. Paris
1949. Le Goulag en correctionnelle dans lequel il analysait le
perpétuel “ travail d'amnésie ” entretenu par les communistes
sur la famine mais aussi l'indifférence générale envers l'histoire
de l'Autre Europe qui avait cours dans nombre de milieux. Le
silence se réinstalle jusqu'à ce que Le Monde publie en 1983
une grande page de Guillaume Malaurie titrée : “ Le Génocide
par la faim. ” Un an plus tard, la revue Esprit, dans le prolongement
de sa réflexion antitotalitaire, offrit à Guillaume Malaurie
l'occasion d'interroger à nouveau le silence autour de la famine,
avec un éditorial intitulé : “ Histoire d'une négation. ”
Presque vingt ans après cette première réapparition dans l'histoire
de la famine en Ukraine, il n'existe plus de contestation de
sa réalité. Avec le témoignage de Miron Dolot, il s'avérait même
possible d'engager une analyse des mécanismes et décisions qui
conduisirent à la famine. Pourtant, je persiste à croire que
l'inscription de la famine en Ukraine dans l'histoire du XXe
siècle n'est pas pour autant acquise. Elle le sera lorsque aura
trouvé sa place historique dans la chaîne des tentatives génocidaires
du XXe siècle. Mais les réticences sont encore fortes, malgré
la publication de témoignages tels ceux rassemblés dans le livre-mémorial
1933, l'année noire.
D'une part, il est nécessaire de reconnaître le crime planifié
en tant que tel et dans toute l'ampleur de ses effets. D'autre
part, il est inévitable d'établir une relation entre les millions
de morts de la famine et la nature du régime politique qui présidait
aux destinées de l'Union
soviétique. C'est l'avis de Philippe
Bouchereau, qui remarque que “ la faim, moyen de domination,
est inhérente au régime totalitaire de type soviétique, au même
titre que le Goulag ”, ajoutant : “ C'est là un élément décisif
pour la compréhension de la Famine. ”
Jusqu'à très récemment le totalitarisme communiste a bénéficié
de ce qu'un analyste a pu désigner comme une “ clause de l'idéologie
la plus favorisée ”. Ses éléments significativement criminogènes
étaient passés sous silence, comme si jamais le communisme n'avait
déployé dès son origine un discours sur les classes destinées
à disparaître de la scène de l'Histoire, les “ classes moribondes
” selon l'expression consacrée par Joseph Staline, classes dont
l'extermination relèverait d'une hygiène politico-sociale nécessitée
par la marche même de l'Histoire, telle que la concevaient les
Bolcheviks.
Si la famine en Ukraine pose avec acuité la question de la nature
du régime qui l'a organisée. Elle pose aussi la question de la
conception bolchevique de la paysannerie conçue comme le foyer
de la renaissance infinie du capitalisme, celle aussi du rôle
que les idéologues-économistes soviétiques entendaient lui faire
jouer dans la réalisation de “ l'accumulation socialiste primitive
”, concept dû à Evgenii Préobrajenski, économiste phare de l’Opposition
de gauche dans les années 1920.
La famine constitue certainement un moment essentiel de l'histoire
soviétique et, au-delà, elle illustre ce qu'Hannah Arendt désigne
sous l'expression de “ dynamique totalitaire ”, qui dans le cas
de l'Ukraine a pu revêtir des aspects quasi-raciaux. Il est un
témoin qui avait parfaitement saisi cette double dimension, politique
et quasi-raciale, de la famine artificielle. Il s'agit de Vassili
Grossman qui fait dire à l'un des protagonistes de Tout passe,
que l'on peut considérer comme un autre lui-même :
Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont
des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé
ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine? Quelle
damnation il encourt!… Pour les tuer, il fallait déclarer : Les
koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. Tout comme les Allemands
disaient : les Juifs, ce ne sont pas des êtres humains. C’est
ce qu’on dit Lénine et Staline : les koulaks, ce ne sont pas
des êtres humains.
Passage parfois tronqué en ce qui concerne la référence à Lénine
- et Lénine seul -, tronqué également dans son rapprochement
avec la Shoah.
La négation de la famine en Ukraine sera définitivement dépassée,
surmontée, lorsque cette catastrophe sera enfin envisagée dans
toutes ses dimensions sans exclusive et non réduite à son seul
aspect économique, lorsqu'elle prendra place et toute sa place
en raison de sa dimension dans l'histoire des génocides. Travail
heureusement commencé grâce à la réflexion de quelques-uns parmi
lesquels Yves Ternon, réflexion que permettent d'approfondir
les travaux de Philippe Bouchereau, Vladimir Bojczuk, Léonid
Plioutch, Laurence Woisard, Danilo Choumouk, qui ont donné en
1994 un important dossier sur la famine en Ukraine dans la revue
L’Intranquille. Partant de la nécessité de “ porter à la connaissance
du public un fait largement ignoré, ou fallacieusement connu
sous les appellations de “dékoulakisation” ou “collectivisation”
(Philippe Bouchereau), ce collectif d’auteurs interroge la déshumanisation
qui est au cœur de la “ violence génocidaire ” mise en œuvre
en Ukraine, il y a 70 ans désormais. Au-delà de la re-connaissance
du phénomène de la famine et de l’oubli à surmonter, il s’agit
aussi de nommer le crime pour ce qu’il est.
(Texte publié sans son appareil
de notes, pour consulter la version complète de l'article, nous
vous renvoyons à sa version imprimée)
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