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La négation de la famine en Ukraine

Par Jean-Louis Panné, publié dans L'Histoire trouée, L'Atalante, 2004.


On pourrait forcer l’exportation, sans tenir compte du marché intérieur, mais cela entraînerait infailliblement de graves complications dans les villes par un énorme enchérissement des produits agricoles, une baisse des salaires réels et une certaine famine artificiellement organisée, avec tout ce qui s’ensuit.
Staline, au XIVe congrès du PC bolchévik (décembre 1925).

 

Il n’est pas dans mon intention de revenir sur les principales décisions et étapes du processus politique qui a conduit à la catastrophe de la famine en Ukraine en 1932-1933, famine que Nicolas Boukharine put définir comme la “ conséquence immédiate du nouveau système “d’exploitation militaro-féodale” ” de la paysannerie soumise à la collectivisation forcée. Cependant il me semble nécessaire de rappeler que les historiens ne donnent aujourd’hui que des estimations du nombre des victimes, autrement dit un bilan exact n’est toujours pas établi.


Nicolas Werth considère que cette famine a fait entre 6 et 7 millions de victimes en Ukraine. Étienne Thévenin donne les mêmes chiffres en ce qui concerne l’Ukraine et ajoute qu’il y eut 2 à 3 millions de victimes au Kouban, au Caucase du Nord et dans la basse vallée de la Volga. Ce furent entre 8 à 10 millions d’individus : hommes, femmes, enfants qui disparurent en un temps extrêmement réduit. Nous sommes dans un ordre de grandeur proche de celui des pertes militaires de la Première Guerre mondiale qui fit 8,5 millions de morts.
C’est dire le caractère extraordinaire de cette famine.


Aux portes de l’Europe, l’État soviétique a livré une guerre sans merci contre la paysannerie - le mot guerre est approprié puisque, comme le souligne Étienne Thévenin 3 à 500 000 personnes furent abattues sur place - guerre inégale qui a abouti à une catastrophe humaine alors sans précédent dans l’histoire. Pourtant, malgré l’ampleur de la catastrophe, la famine de 1932-1933 demeure sinon extérieure à la conscience des Européens, du moins marginale.

Il n’en fut pas ainsi au moment même où le drame avait lieu. Dès janvier 1933, la revue Le Monde slave publiait un article sur la “ Famine en URSS et ses conséquences ” d’où j’extrais ces lignes :
Personne aujourd’hui ne conteste plus que la famine ait fait son apparition en Russie ; par un décret du 7 janvier 1932, le gouvernement soviétique a dû lui-même reconnaître qu’elle existe dans les régions du Sud-Ouest, […] c’est d’ailleurs par l’expression euphémique de “difficultés de ravitaillement” que ce décret désigne la famine.

En mars 1933, le “ Bulletin économique ” de la même revue se concluait ainsi :

Tous les décrets du comité central […] prouvent à quel point la lutte entre les paysans et le pouvoir soviétique est devenue acharnée ; elle prend les formes d’une véritable guerre civile. Le spectre de la mort se lève de nouveau sur les champs du paysan russe.

À l’automne, Le Monde slave publiait une analyse de la famine qui, d’emblée, posait la question de l’authenticité des informations parvenues en Europe occidentale. L’auteur, N. Timasev, établissait une typologie de ses sources. Il distinguait 1. Les lettres parvenues de Russie soviétique publiées dans les journaux russes, allemands, suisses et tchèques, lettres dont certaines firent l’objet d’une édition sous l’égide du Comité allemand de secours ; 2. Les sources soviétiques officielles décryptées ; 3. Les témoignages de voyageurs en URSS parmi lesquels, N. Timasev distingue celui d’un ancien secrétaire de Lloyd George : Gareth Jones, soviétophile à son départ, qui a parcouru à pied la région de Kharkov et qui polémique avec le correspondant du New York Times : Walter Duranty.
N. Timasev s’interroge sur une question déterminante : S’agit-il d’une famine naturelle due aux conditions climatiques ou bien d’une famine artificielle ? En réalité, les conditions climatiques ne sont pas en cause et Timasev observe deux aspects essentiels :

1. C’est justement dans ces régions extra-fertiles que la réforme ou plutôt la révolution agraire connue sous le nom de collectivisation a été appliquée avec le plus d’énergie.
2. Les Soviets nient qu’il y ait famine en Russie.

Le lien entre collectivisation et famine est explicitement posé dans la conclusion de l’étude :

Cette famine n’est qu’une conséquence directe de la politique de collectivisation […]. Reconnaître la famine serait pour le gouvernement communiste reconnaître l’insuccès foudroyant de la collectivisation.

La négation est donc synchrone de la catastrophe. Un négationnisme se constitue simultanément à l’accomplissement de la politique criminelle menée cyniquement.
Même si nombre de journaux publièrent articles et témoignages sur la famine et ceci dans tous les pays européens, la négation se déploie dans la mesure où les analystes, les observateurs ou les journalistes sont dans l’incapacité de pouvoir évaluer l’ampleur du phénomène. Fin septembre 1933, sous la pression des associations ukrainiennes, la Société des Nations consacra une séance à l’examen de la situation. Son président déclare que c’est la “ vie de plusieurs milliers d’individus ” qui est en jeu. En réalité, ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont menacées.


Certains reporters furent empêchés de publier, tel Malcom Muggeridge, envoyé par le journal libéral The Manchester Guardian, et qui, ne pouvant y faire paraître ses articles, dut se tourner vers le conservateur Morning Post. Indice des réticences que rencontre la diffusion d’informations sur la famine, difficulté décuplée par l’embargo de plus en plus efficace que l’État soviétique instaure sur l’information. Bien plus, la famine fait l’objet de négations de différentes natures, actives ou passives, qui convergent.


En premier lieu, la négation est diffusée par la propagande communiste sous toutes ses formes (presse, brochures, etc). Elle répond à une impulsion donnée de Moscou et qui se répand dans tous les pays qui comptent des PC. La consultation de La Correspondance internationale, l’hebdomadaire du Komintern, permet de dégager les grandes figures rhétoriques du discours négationniste communiste. Il y a d’abord les pseudos arguments statistiques sur la production agricole ; les chiffres produits par les rapports sont invérifiables et souvent contradictoires d’un article à l’autre. Nous sommes dans le domaine de la réitération infinie d’affirmations. Ensuite, il y a l’accent mis sur le caractère “ bourgeois ” ou “ réactionnaire ” des critiques ou des dénonciations de la famine qui, selon les communistes, trouvent leur origine dans le dépit qu’éprouvent leurs adversaires politiques face aux succès de la collectivisation :

L’Époque où l’on pouvait encore essayer de donner au mensonge une apparence de vérité est révolue. […] On ne réussit plus à faire apparaître aux masses les faits victorieux de l’édification socialiste sous un jour défavorable.

Le “ privilège de véridiction ”, concept utilisé par Jean-Noël Darde à propos du Cambodge, structure déjà le discours communiste des années 1930.


Enfin, si les communistes admettent certaines difficultés, c’est pour mieux nier la famine, son caractère et son étendue, en donnant une apparence de crédibilité à leur propagande. Élément non négligeable, ils savent que l’image des Ukrainiens a été durablement ternie par le retentissant procès Schwartzbart en octobre 1927 - Schwartzbart ayant assassiné l’ataman Petliura pour venger les pogromes de la guerre civile.


Mais le tableau serait incomplet sans une brève description de l’action des ambassades soviétiques auprès de la presse. En effet, la seule propagande des partis communistes ne pouvait suffire à annihiler les critiques du régime soviétique. Il était nécessaire et même indispensable de neutraliser les journalistes et les journaux et, si possible, de les “ retourner ” en faveur de l’Union soviétique. Le récent livre de Sabine Dullin donne des informations forts précises sur les sommes versées aux journaux français : au total pour l’année 1935 plus de 113 000 francs mensuels pour Le Temps, L’Œuvre, L’Ère nouvelle, etc. De cette enveloppe, c’est Le Temps qui reçoit le plus (environ 40 000 francs mensuels). Les Soviétiques, reprenant à leur compte la politique tsariste d’avant 1914, attendent des journaux stipendiés qu’ils influent sur la diplomatie française. Cette intervention indirecte dans le champ politique français ne date pas de 1935 comme le témoignage de Trotski le laisse supposer. L’ancien dirigeant soviétique signale dans son Journal d’exil, à la date du 14 février 1935, que dès 1925, le directeur du Temps avait été approché par le représentant plénipotentiaire de l’URSS à Paris Léonid Krassine qui avait proposé un protocole d’accord moyennant finances. Et Trotski ajoute : “ Quiconque se donnera la peine de parcourir Le Temps de 1933-1934 pourra voir que le marché fut pleinement réalisé, simplement avec un retard de neuf ans. ”


Il faut nuancer l’affirmation de Trotski, dont le souci n’est pas de mettre en avant la dimension criminelle de la politique soviétique, mais seulement son caractère “ contre-révolutionnaire ”, d’autant que la conception de l’industrialisation associée à la collectivisation forcée est née chez les théoriciens de l’Opposition de gauche, dont Trotski avait été le dirigeant le plus en vue. En effet, le correspondant du Temps, Georges Luciani, écrit dans une chronique de juillet 1933 :

Si, depuis 1928, la sous-alimentation de la population était devenue chronique, il n’y a que le mot “famine” dans le sens le plus strict qui puisse être appliqué à la situation présente. […] Malgré les nombreux moyens dont dispose Moscou pour cacher la vérité ou pour en retarder la divulgation, les privations auxquelles est soumis le peuple russe sont trop criantes pour être dissimulées...

Il situe l’origine de la “ crise alimentaire ” dans la politique de “ super-industrialisation ” qui repose sur la paysannerie pressurée. Bien entendu, l’ensemble de l’attitude de la presse française devrait être examiné attentivement pour mesurer les effets de la politique de corruption des autorités soviétiques.

 

La seconde forme de négation est issue de considérations géopolitiques. L'archétype en est fourni par l'attitude d'un personnage considérable de la politique française : Édouard Herriot, l’un des chefs du Parti radical, parti central dans la vie politique française. Herriot se rend en URSS à l'été 1933, quelques mois après la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne. Sa négation répétée de la famine a joué un rôle décisif.


Dans son livre Orient (Hachette, 1934) qui se présente comme le compte rendu de son voyage, Herriot qui le plus souvent se borne à recopier les textes de la propagande soviétique, fait l'apologie de la politique du Plan quinquennal. Il ment en toute conscience sur la famine puisqu'il a parfaitement saisi que son voyage a fait l'objet d'une minutieuse préparation de la part des autorités soviétiques et, bien entendu, de la police secrète : la Guépéou. Le livre de Sophie Cœuré donne toute l'arrière-histoire de cet épisode fondateur de la négation. Elle cite un rapport d'un fonctionnaire adressé à Krestinski daté du 1er septembre 1933 qui nous éclaire sur la dimension politique de ce voyage :

L'impression d'ensemble d'après les observations personnelles de notre part et ce que nous avons entendu des compagnons de voyage d'Herriot est la suivante : l'objectif essentiel du voyage d'Herriot était de justifier [je souligne] sa politique à l'égard de l'URSS […] et, en second lieu, le renforcement et l'élargissement des relations franco-soviétiques actuelles. Ces deux objectifs ont indubitablement été atteints.

Pour prix de cette réussite, Herriot parle donc de la “ fable de la famine en Ukraine ” (Orient, p. 387), expression que l'on trouve également dans des interventions de Staline. Dans son livre, il raconte avec complaisance ses conversations avec les dignitaires du régime. Un passage condense toute son attitude et sa disposition d'esprit :

Il ne faut pas, insiste M. Kalinine, agir par la contrainte. On doit procéder avec prudence, par la démonstration des résultats d'une bonne organisation.
J'aborde le sujet délicat de la disette. Le président me fournit de longues explications. “J'ai été moi-même, me dit-il, frappé du manque de lait. J'ai fait venir l'homme le mieux informé sur ce sujet. Il m'a démontré que la production ne cessait de croître, mais que la consommation des ouvriers et des enfants se développait beaucoup plus vite ”.

 

Commentaire d'Herriot : “ Tant de bienveillance m'encourage… ”
De ce court passage, on peut relever tous les “ petits aménagements mensongers ” auxquels se livre Herriot : Il est question de disette non de famine — c'est moins grave par conséquent — ; il est question de lait et non plus de blé par conséquent de pain ; enfin, thèse classique : la consommation dépasse les capacités productives. Par glissement successif, Herriot emmène ses lecteurs loin de la “ famine organisée ”.
Il est un second voyage

qui, tout à la fois, attire le regard vers l’URSS et le détourne de la famine : c’est celui que Pierre Cot effectue du 13 au 22 septembre de la même année. En relation avec des officiels soviétiques dès 1926, Pierre Cot a modifié du tout au tout sa perception du bolchevisme qu’il considérait, encore en 1927, comme “ une des versions européennes du nationalisme agressif ”, ce qui montre qu’il se refusait à considérer la dimension internationale du projet communiste. Inséré depuis plusieurs années, dans ce que sa biographe considère comme les milieux pro-soviétiques qu’elle qualifie de “ lobby pro-soviétique ”, rencontrant régulièrement les fonctionnaires soviétiques de l’ambassade à Paris, Pierre Cot se dit particulièrement intéressé par la “ mise en œuvre de la planification ”. Il motive sa réponse positive à l’invitation que les Soviétiques lui ont adressé début juin 1933, par l’ambition de faire aboutir une coopération diplomatique et militaire entre la France et l’URSS face au danger que représente l’Allemagne nazie. À son retour, il ne tarit pas d’éloge sur un régime dont la puissance industrielle à peine née est censée, selon lui, venir renforcer dans l’avenir les potentialités d’un front franco-soviétique contre l’Allemagne : “… Pierre Cot ne cache pas son enthousiasme. Il l’exprime devant le Conseil des ministres dès le 23 septembre puis publiquement lors d’une conférence de presse. ” Mais très significativement, Cot garde un silence total sur la famine dont il ne peut pourtant pas ignorer l’existence. Sa volonté de ne parler que de coopération franco-soviétique joue le rôle d’un miroir aux alouettes bien pratique pour clore tout débat sur la situation faite à la paysannerie en URSS. Pourtant son pro-soviétisme a déjà fait l’objet de mises en cause directes : “ Cot, Cot, Cot… cosaque ”, ironise Le Populaire.

 

Le troisième type de négation se situe du côté des États totalitaires italien et allemand. Les Allemands disposent des rapports de leur consul à Kharkov : Otto Schiller, rapports dont la qualité ne saurait être mis en cause. Il est vrai que nous sommes encore, dans ces premiers mois de pouvoir nazi dans une “ conjoncture Rapallo ” qui avait permis une si fructueuse coopération militaire et économique entre Allemagne weimarienne et Russie soviétique. On peut aussi s'interroger sur les intentions à plus long terme de Hitler en se souvenant que l'Ukraine, selon sa conception du Lebensraum, appartient au champ des territoires destinés à être conquis et, par conséquent, on peut imaginer que le dictateur ne voyait pas d'un mauvais œil l'éradication des forces nourrissant un patriotisme ukrainien…


Traditionnellement, Alfred Rosenberg considérait l’Ukraine comme devant tomber sous la coupe de l’Allemagne : “ Une alliance entre Kiev et Berlin s’impose comme nécessité d’État à la future politique allemande ”, écrit-il en 1927 dans Die Zukunft einer deutschen Aussenpolitik. Au printemps 1933, Rosenberg avance l’idée d’échanger avec la Pologne le corridor de Dantzig contre des territoires ukrainiens, dépendant de l’URSS. Lors de la Conférence économique internationale réunie à Londres, Alfred Hugenberg, alors ministre de l’économie et du ravitaillement, présente un mémorandum faisant état de projet de colonisation du sud de l’URSS et de l’Europe centrale. Hugenberg est désavoué puis limogé mais à la question de la famine en Ukraine s’est superposé un discours de type “ géopolitique ” qui ne laisse plus place à des interrogations sur la politique paysanne de Staline en Ukraine et ailleurs.
Dans le cas de l'Italie, l'excellence des relations commerciales et diplomatiques s'est concrétisée également sous la forme de coopération policière. Or, grâce à l'historien Andrea Graziosi, nous savons que les rapports des diplomates italiens en poste à Kharkov, étaient soigneusement examinés à Rome, y compris par Mussolini. Andrea Graziosi précise que ces rapports “ anticipent les conclusions de la recherche historique la plus avancée ”.


Pour donner une idée du contenu de ces rapports, en voici quelques passages :

Depuis une semaine on a mobilisé les dvorniki [les portiers] en blouse blanche qui patrouillent en ville, recueillent les enfants et les amènent au poste de police le plus proche, souvent au beau milieu des scènes de désespoir, de hurlement, de larmes. Devant le consulat, il y a un poste de police. À chaque instant on entend des cris désespérés : “Je ne veux pas aller aux baraques de la mort, laissez-moi mourir en paix.”
Vers minuit on commence à les transporter en camion à la gare de marchandise de Severno Donec. C’est là qu’on rassemble aussi les enfants recueillis dans les villages, ou trouvés dans les trains, les familles de paysans, les personnes isolées plus âgées, ratissées en ville pendant la journée. Il y a du personnel médical (ce sont les héros du jour, m’a dit un médecin ; on compte parmi eux jusqu’à ce jour 40 % de morts de typhus contracté pendant le service) qui fait la “sélection”. Ceux qui ne sont pas encore enflés et offrent quelque chance de pouvoir se remettre sont dirigés vers les baraques de Holodnaja Gora, où dans des hangars, sur la paille agonise une population de près de 8 000 âmes, composée essentiellement d’enfants. Un médecin préposé m’a raconté qu’ils recevaient du lait et de la soupe, mais bien chichement et irrégulièrement, “comme on pouvait”. Il y a 80 à 100 morts par jour. “ Un médecin russe ne peut plus avoir un cœur sensible, a-t-il dit, mais pourtant je passe d’une crise de larmes à l’autre. ”
Les personnes enflées sont transportées sur un train de marchandises à la campagne et abandonnées à 50-60 km de la ville, de sorte qu’elles meurent sans qu’on les voie. Il arrive souvent que le train soit complet deux ou trois jours après la fermeture des wagons. Il y a quelques jours, un employé des chemins de fer passant près d’un de ces wagons a entendu crier ; il s’est approché et a entendu un malheureux, à l’intérieur, qui le suppliait de le libérer parce que l’odeur des cadavres y était devenue insupportable. Le wagon ouvert, il s’avéra être le seul encore vivant ; alors on l’enleva et on le mit à mourir dans un autre wagon où les personnes enfermées étaient encore en vie.
À l’arrivée sur les lieux de déchargement, on creuse de grandes fosses et on enlève tous les morts des wagons. On m’assure qu’on n’y regarde pas de trop près et que souvent on voie une personne tombée dans la fosse se réveiller et bouger dans un ultime sursaut de vitalité. Mais l’œuvre des fossoyeurs ne s’interrompt pas pour autant et le déchargement continu.
Ces détails, je les tiens du personnel médical et je peux vous en garantir l’authenticité.[…]

Ainsi ni le régime mussolinien, ni le régime hitlérien n'utilisèrent les informations originales et fiables qui leur parvenaient, par le canal diplomatique, pour accentuer leur antibolchevisme et développer une campagne à l’échelle de l’Europe. Étienne Thévenin a fort pertinemment relevé ce fait troublant. Il est cependant nécessaire de préciser que, dans le cas de l’Allemagne, les autorités laissèrent se développer des collectes destinées à venir en aide aux populations affamées.
Il me semble que la conjonction des trois types de négation a donné naissance à un négationnisme particulièrement fort qui, conjugué avec les phénomènes mentaux courants, a cristallisé la négation de la famine pour des décennies, à la faveur du désintérêt de plus en plus prégnant pour le destin des populations de Russie soviétique. Dans un petit opuscule : Bilan de la terreur en URSS (1936), Boris Souvarine fait une remarque liminaire :

À force d'entendre parler de l'impitoyable dictature bolchéviste et de lire dans les journaux des nouvelles sinistres ou des récits horrifiants à propos d'exécutions capitales en série, d'arrestations et de déportations en masse, le public devient blasé et perd la notion exacte de ces choses atroces.
On finit même par n'y plus prêter qu'une attention vague ou résignée, quand ce n'est pas indifférence ou scepticisme. L'on s'habitue à tout, à la répression comme à la guerre, surtout si ce sont d'autres qui en souffrent.

Réflexion qui pose la question plus générale de la prise en considération des crimes communistes dans les sociétés occidentales et plus largement l'appréhension des massacres et des exterminations de masse.


Devant, quelque chose d'aussi incroyable qu'un État affamant ses propres citoyens, l'entendement se dérobe. Il se dérobe d'autant plus que l'extermination se déroule en temps de paix. Ce qui n'est qu'une apparence puisque l'État en question a déclaré la guerre contre sa paysannerie.

 

Les évenements d'avant Seconde Guerre mondiale, puis la guerre elle-même ont recouvert d'un oubli irréfragable la famine en Ukraine. Mais ce drame resurgit avec la parution du livre de Victor Kravchenko : J'ai choisi la liberté, publié aux États-Unis en 1946 et en France fin 1947. La conjoncture politique nationale et internationale est évidemment très différente. Kravchenko consacre deux chapitres - le 8e et le 9e- à la collectivisation et à la famine. Il décrit sa propre participation à la campagne de collectivisation menée par les activistes du Parti et rapporte la brutalité des mots d'ordre qui leur sont donnés. Brutalité qui se traduit par une violence épouvantable à l'encontre des paysans et souvent des femmes restées seules avec leurs enfants après l'arrestation-disparition de leurs maris. Il insiste également sur le silence imposé :

Les journaux ne soufflaient mot de l'horrible famine […] mais cela n'empêchait nullement que tout le monde en fut informé. Nous baptisions “rumeurs antisoviétiques” des bruits que nous savions au fond de nous-mêmes parfaitement exacts (p. 159).

Ce silence de la presse n'est qu'un des éléments de la négation, puisque les autorités mirent en place toute une série de procédures de camouflage, tel le maquillage de l'état civil.


Diffamé, Kravchenko engage un procès contre Les Lettres françaises, procès qui se déroule à Paris devant la XVIIe Chambre correctionnelle du 24 janvier au 7 mars 1949. Les témoins des Lettres françaises s'en tiennent le plus souvent à la stricte défense de l'Union soviétique.


Fernand Grenier, ancien président de 1935 à 1939 de l'Association des Amis de l'Union soviétique, membre du Comité central du PCF, député de Saint-Denis et membre de France-URSS, rejette en bloc le récit de Kravchenko, usant d'un argument d'autorité :

J'ai moi-même visité l'Ukraine, déclare-t-il, au moment de la collectivisation […] nous sommes restés en Ukraine trois semaines […] en novembre 1933 […]. Lorsque l'auteur [Kravchenko] dit que dans les villages on assistait à des scènes d'anthropophagie, que tous les gens étaient des fantômes, des squelettes, lorsque vous visitez une région sur 100 km par la route, que vous traversez des vingtaines de villages, que vous voyez des centaines de paysans, il n'y a pas besoin de savoir le russe pour voir si ces gens sont affamés […] comme le prétend l'auteur.

 

Or, pour s'en tenir à l'anthropophagie, le journaliste Harry Lang avait, dès les années 1930, rapporté l'existence d'une affiche officielle proclamant : “ Manger son enfant est un crime. ” Ce qui atteste de la réalité du phénomène. Très rapidement Grenier glisse à un second voyage, datant de mai 1935, et recourt à la classique démonstration circulaire, quasi-tautologique, en invoquant les “ bons ” témoins : Édouard Herriot, Pierre Cot, Henri Sellier, cherchant à assurer la validité de son intervention par de non-communistes (en tout cas présentés comme tels) soviétophiles.


Après lui, Jean Baby, professeur d'histoire et militant communiste, s'attache à démontrer qu'il n'y a jamais eu de famine comme l'attesterait le développement démographique de l'URSS qui, selon lui, a connu une démographie normale. La “ scientificité ” apparente de son propos repose sur une falsification puisque Staline a fait modifier les résultats du dernier recensement d'avant-guerre (1938) et liquider l'équipe de démographes qui était chargée de l'établir. Jean Baby l'ignore peut-être mais son adulation des statistiques soviétiques est hasardeuse puisqu'il tente de masquer les pertes démographiques de l'URSS en les mettant sur le compte de celles de la Seconde Guerre mondiale qui, au demeurant, restent à l'époque très floues. On comprend sa disposition d'esprit envers le communisme lorsqu'il déclare sans ambages : “ Personnellement, je considère qu'il n'y a jamais eu de persécutions. ”


Un autre procédé dont usent les témoins communistes au long des audiences est la disqualification systématique des témoins déposant en faveur de Kravchenko, en particulier les D.P. (“ Displaced Persons ”), ces Ukrainiens raflés puis déportés en Allemagne comme travailleurs forcés.


Si, selon Nina Berberova, les témoignages de Sémion et Olga Martchenko ont “ bouleversé la salle entière ”, d'autres avancent un point de vue différent. Dans Le Populaire, André Fontain (sans e) écrit :

Il faut le dire avec honte, son récit passe par-dessus les têtes, parce que le public français est blasé, saturé des horreurs de l'Allemagne hitlérienne. Tout ce qu'il [S. Martchenko] rapporte a un accent connu, mais cela s'est passé en Russie stalinienne.

La proximité de la découverte des atrocités nazies semble faire écran à la redécouverte de ce que fut la famine en Ukraine, difficile à imputer, en raison d’un mécanisme de reconstruction intellectuelle à rebours, aux vainqueurs de Stalingrad. En tout cas, le rapprochement entre crimes nazis et crimes communistes taraude les consciences. Nina Berberova relève cette “ sortie ” de Jean Baby :
La police américaine a fourni à Kravchenko des documents sur le procès de Nuremberg. C'est là qu'il a puisé toutes ces atrocités.

 

Curieux effet de miroir, destiné à effacer toute mise en cause de la violence de l'État soviétique, mais qui ne cesse de poser question.


Au fur et à mesure de la lecture des comptes rendus des audiences s'installe le sentiment que l'ampleur de la famine, sa signification pour une société paysanne, ne sont toujours pas réellement comprises, même par ceux qui ne la nient aucunement. C'est un des effets de l'hyperpolitisation du procès voulue par les communistes, dont le leitmotiv est la dénonciation du livre de Kravchenko comme instrument d'une prétendue préparation à une guerre contre l'URSS - nous sommes en pleine guerre froide et le blocus de Berlin, pour donner un exemple, se poursuit depuis plusieurs mois. Finalement, les communistes réussirent à exclure des mémoires la famine en Ukraine.

 

 

En France elle n'émerge, de manière timide, des limbes où elle a été reléguée par la toute puissance politique et idéologique du communisme, que dans les années 1980. En 1981 paraît en français le livre de Vassil Barka : Le Prince jaune, roman-témoignage préfacé par Piotr Rawicz qui inscrit la famine en Ukraine dans un ensemble :

Quelles que soient les spécificités de chaque situation, le sort des Juifs sous Hitler, des Cambodgiens sous Pol Pot, des boat-people vietnamiens […] s'apparente de près à celui des paysans ukrainiens soumis à la “dékoulakisation” et à la collectivisation. N'est pas loin non plus le martyre des Arméniens sous le joug turc, mais ce qui distingue l'assassinat de la paysannerie ukrainienne sous le pouvoir des Soviets c'est le halo de mensonge dont fut enrobé le crime perpétré en pleine paix internationale.

Malgré les nombreux comptes rendus, le dossier de presse laisse cependant apparaître une résistance “ en creux ” à l'appréhension de la famine comme élément essentiel de l'histoire du XXe siècle. Dans Le Monde, c'est Léonid Plioutch qui présenta le livre de Barka, parlant d'un “ génocide socialo-national ” préfigurant le “ génocide national-socialiste ”, ouvrant ainsi une direction de recherche malheureusement guère développée depuis.


En 1982, Guillaume Malaurie publie L'Affaire Kravchenko. Paris 1949. Le Goulag en correctionnelle dans lequel il analysait le perpétuel “ travail d'amnésie ” entretenu par les communistes sur la famine mais aussi l'indifférence générale envers l'histoire de l'Autre Europe qui avait cours dans nombre de milieux. Le silence se réinstalle jusqu'à ce que Le Monde publie en 1983 une grande page de Guillaume Malaurie titrée : “ Le Génocide par la faim. ” Un an plus tard, la revue Esprit, dans le prolongement de sa réflexion antitotalitaire, offrit à Guillaume Malaurie l'occasion d'interroger à nouveau le silence autour de la famine, avec un éditorial intitulé : “ Histoire d'une négation. ”


Presque vingt ans après cette première réapparition dans l'histoire de la famine en Ukraine, il n'existe plus de contestation de sa réalité. Avec le témoignage de Miron Dolot, il s'avérait même possible d'engager une analyse des mécanismes et décisions qui conduisirent à la famine. Pourtant, je persiste à croire que l'inscription de la famine en Ukraine dans l'histoire du XXe siècle n'est pas pour autant acquise. Elle le sera lorsque aura trouvé sa place historique dans la chaîne des tentatives génocidaires du XXe siècle. Mais les réticences sont encore fortes, malgré la publication de témoignages tels ceux rassemblés dans le livre-mémorial 1933, l'année noire.


D'une part, il est nécessaire de reconnaître le crime planifié en tant que tel et dans toute l'ampleur de ses effets. D'autre part, il est inévitable d'établir une relation entre les millions de morts de la famine et la nature du régime politique qui présidait aux destinées de l'Union
soviétique. C'est l'avis de Philippe Bouchereau, qui remarque que “ la faim, moyen de domination, est inhérente au régime totalitaire de type soviétique, au même titre que le Goulag ”, ajoutant : “ C'est là un élément décisif pour la compréhension de la Famine. ”


Jusqu'à très récemment le totalitarisme communiste a bénéficié de ce qu'un analyste a pu désigner comme une “ clause de l'idéologie la plus favorisée ”. Ses éléments significativement criminogènes étaient passés sous silence, comme si jamais le communisme n'avait déployé dès son origine un discours sur les classes destinées à disparaître de la scène de l'Histoire, les “ classes moribondes ” selon l'expression consacrée par Joseph Staline, classes dont l'extermination relèverait d'une hygiène politico-sociale nécessitée par la marche même de l'Histoire, telle que la concevaient les Bolcheviks.
Si la famine en Ukraine pose avec acuité la question de la nature du régime qui l'a organisée. Elle pose aussi la question de la conception bolchevique de la paysannerie conçue comme le foyer de la renaissance infinie du capitalisme, celle aussi du rôle que les idéologues-économistes soviétiques entendaient lui faire jouer dans la réalisation de “ l'accumulation socialiste primitive ”, concept dû à Evgenii Préobrajenski, économiste phare de l’Opposition de gauche dans les années 1920.


La famine constitue certainement un moment essentiel de l'histoire soviétique et, au-delà, elle illustre ce qu'Hannah Arendt désigne sous l'expression de “ dynamique totalitaire ”, qui dans le cas de l'Ukraine a pu revêtir des aspects quasi-raciaux. Il est un témoin qui avait parfaitement saisi cette double dimension, politique et quasi-raciale, de la famine artificielle. Il s'agit de Vassili Grossman qui fait dire à l'un des protagonistes de Tout passe, que l'on peut considérer comme un autre lui-même :

Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine? Quelle damnation il encourt!… Pour les tuer, il fallait déclarer : Les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains. Tout comme les Allemands disaient : les Juifs, ce ne sont pas des êtres humains. C’est ce qu’on dit Lénine et Staline : les koulaks, ce ne sont pas des êtres humains.

Passage parfois tronqué en ce qui concerne la référence à Lénine - et Lénine seul -, tronqué également dans son rapprochement avec la Shoah.

 

La négation de la famine en Ukraine sera définitivement dépassée, surmontée, lorsque cette catastrophe sera enfin envisagée dans toutes ses dimensions sans exclusive et non réduite à son seul aspect économique, lorsqu'elle prendra place et toute sa place en raison de sa dimension dans l'histoire des génocides. Travail heureusement commencé grâce à la réflexion de quelques-uns parmi lesquels Yves Ternon, réflexion que permettent d'approfondir les travaux de Philippe Bouchereau, Vladimir Bojczuk, Léonid Plioutch, Laurence Woisard, Danilo Choumouk, qui ont donné en 1994 un important dossier sur la famine en Ukraine dans la revue L’Intranquille. Partant de la nécessité de “ porter à la connaissance du public un fait largement ignoré, ou fallacieusement connu sous les appellations de “dékoulakisation” ou “collectivisation” (Philippe Bouchereau), ce collectif d’auteurs interroge la déshumanisation qui est au cœur de la “ violence génocidaire ” mise en œuvre en Ukraine, il y a 70 ans désormais. Au-delà de la re-connaissance du phénomène de la famine et de l’oubli à surmonter, il s’agit aussi de nommer le crime pour ce qu’il est.

 

(Texte publié sans son appareil de notes, pour consulter la version complète de l'article, nous vous renvoyons à sa version imprimée)